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Gil Blas, 24 mars 1898 [L’Île du rêve de Hahn]

Premières représentations

Opéra-Comique. […]

G. SALVAYRE

P. S. – Ah ! j’oubliais !... Une idylle, ou plutôt un lever de rideau en trois actes : L’Île du Rêve, faisait les frais de la deuxième partie du spectacle.

Chacun en peut connaître la donnée empruntée à un ouvrage de Pierre Loti : Le Mariage de Loti, livre duquel il n’y avait pas plus d’œuvre théâtrale à tirer que de mon œil.

MM. André Alexandre et G. Hartmann n’ont point reculé, pourtant, devant cette opération chirurgicale.

Polynésienne, Mélanésienne, Australienne ou Micronésienne, leur idylle, fût-elle encore plus Océanienne, est, avant tout, « Soporienne. »

Il appartenait à un étranger, fils de l’autre hémisphère, de transformer en « Île du Cauchemar » cette « Île du Rêve » : M. Reynaldo Hahn s’est donné cette tablature.

Je ne ferai pas à la partition de ce jeune amateur de musique vénézuélien, les honneurs d’une discussion qu’il convient de réserver pour des hommes talentueux, quelque âpreté, d’ailleurs, que l’on puisse y apporter.

Aussi bien, ne dérouillerai-je pas, pour la circonstance, les clefs grinçantes de cette clarinette en ut dièze mineur sur laquelle, si j’en crois les mauvaises langues, j’aurais déjà joué plus d’un air persifleur.

Ne nous fâchons donc pas ! Recommandons simplement à sa maman cet écolier perdu au théâtre, afin qu’après avoir empourpré la joue du jeune Hahn par une tape anodine, elle le ramène promptement à son école où l’on ne manquera pas de lui faire porter les oreilles d’Hahn, pour le punir de nous avoir imposé, deux heures durant, l’ennui d’écouter son élucubration fastidieuse et malsaine.

Oh ! combien malheureux le choix des rôles que l’on confie à la charmante voix de Mlle Guiraudon !

Malheureux aussi les autres artistes (d’ailleurs fort médiocres) mêlés à cette lamentable aventure !

Chef d’orchestre flottant, inexpérimenté, sans autorité aucune, ou plutôt pas chef d’orchestre du tout, M. Messager, en conduisant tout ce petit monde à la défaite, nous fit envisager hier, toute l’étendue de la perte douloureuse que va faire ce théâtre en la personne de M. Jules Danbé qui, dieu merci ! se porte bien.

Ah ! M. Albert Carré doit tressaillir d’aise : « ses responsabilités sont sauvegardées. » A la bonne heure !

Le nouveau potentat au petit pied qui préside aux destinées de' l’Opéra qui n’a plus de comique que là situation d’un directeur égaré dans le domaine musical, peut, néanmoins, s’inspirant d’un distique fameux, s’écrier :

Mes pareils ont besoin de se faire connaître 

Car à leur coup d’essai manque le coup de maître.

G.S.

 

SOIRÉE PARISIENNE.

Le Roi l’a dit — L’île du Rêve

23 mars.

C’est toujours l’Opéra-Comique de là-bas, mais on sent qu’il y a une nouvelle direction et que tout va marcher carrément. Un spectacle touffu, en cinq actes, et l’on commence dès huit heures un quart ! Au fauteuil du chef d’orchestre M. Danbé est encore là, mais dans son geste désillusionné on devine une certaine mélancolie. 

[…] Le rideau tombe. On rappelle les artistes, je regarde s’en aller, un peu triste, le dos de M. Danbé, ce dos potelé, surmonté par un petit cou, replet et sanguin, que nous ne verrons plus. Souvenirs et très vifs regrets.

Après ces deux actes, pimpants et papillottants, l’Île du Rêve, une idylle polynésienne. Je constate avec peine que les pistons et les trombones sont partis se promener. Tacet. Et aux sons berceurs des instruments à cordes, nous assistons à un roman douceâtre, entre un officier de marine, et Mahenu, la gracieuse Guiraudon, dans un pays exotique, au milieu d’une végétation luxuriante, avec des paillottes, et, au loin, la mer bleue, éternellement bleue. Doux pays ! Les femmes ont des coiffures étranges avec des fleurs de lotus et de grenadier qui leur font des casques bizarres ; quant à leur robe, sorte de blouse partant du menton, toute droite et sans un pli, elles rappellent beaucoup les tenues des Geishas dans certaines maisons de thé de province.

Mlle Guiraudon relève la simplicité de ce costume sommaire par des cheveux magnifiques, bien à elle (j’ai constaté) qu’elle porte épars, et qui lui descendent plus bas que le jarret, la couvrant d’un manteau de roi. M. Clément personnifie le poétique Loti, d’abord 
en tenue d’officier de marine en toile blanche, puis en costume d’indigène — un planteur sans doute — avec veste de toile et large chapeau de paille, et enfin en grande tenue d’enseigne de vaisseau avec le bicorne, le frac brodé et les aiguillettes d’or. Il est entouré de camarades pas très jolis et glabres, il y en a même un qui chante à la fête donnée par Orena :

Adieu plaisirs…

avec un binocle sur le nez. Pourquoi ? — Après tout, c’est peut-être une manière de chanter du nez. Tout cela est doux, très doux, on somnole vaguement comme il convient dans un rêve. Où sont mes pistons et mes trombones ? Enfin, soyons polis pour cette Polynésie — Monroy l’a dit — et applaudissons les excellents interprètes.

RICHARD O’MONROY.