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Le Figaro, 17 décembre 1902 [La Carmélite de Reynaldo Hahn]

Opéra-Comique : La Carmélite, comédie musicale en quatre actes et cinq tableaux, poème de Catulle Mendès, musique de Reynaldo Hahn.

L’action se passe en France au dix-septième siècle. Le rideau se lève sur la répétition d’une pièce au palais. Le Roi, la Reine, des seigneurs et des dames de la Cour ont leur rôle dans cette pièce. Louise, nouvelle venue parmi les demoiselles d’honneur, doit remplacer celle qui manquerait.

On apporte des paravents, et une partie de la scène sert de loge aux actrices. Celles-ci, tout en se bichonnant, devisent entre elles sur les mérites des gentilshommes. « Le plus beau des seigneurs de la Cour, c’est le Roi », dit simplement Louise, lorsqu’on l’interroge. Le Roi, qui se trouve de l’autre côté du paravent, a entendu et demande « Qui parle ainsi sans savoir que je l’écoute » ?

Tout est prêt et la représentation du ballet des Nymphes commence. Une certaine hésitation se produit le Roi annonce que la Reine, qui doit jouer Diane, ne viendra pas et il fait signe à Louise. Celle-ci, à qui l’on met aussitôt l’arc d’or sur l’épaule, lit le rôle. À un certain moment elle dit « Je dois vous fuir. Non, reste, reste », interrompt le Roi qui, jetant le rôle, à la stupeur générale, la saisit en s’écriant

Ah farouche ou docile,

Je te veux et tu m’appartiens !

Plus tard nous voyons, au sortir d’une cérémonie à la chapelle royale, l’évêque (lisez Bossuet) admonester Louise (lisez Mlle de La Vallière) et lui dire en deux mots ceci : Si vous êtes la maîtresse du Roi, vous l’expierez plus tard, et ce péché pourra vous être pardonné mais, si vous faites subir un affront à la Reine, à cette sainte, ce sera l’anathème éternel !

L’évêque s’éloigne. La nuit est venue. Bientôt paraît le Roi. Il finit par entraîner Louise, tandis qu’une fenêtre du palais s’ouvre et qu’une lumière blanche profile la silhouette de la Reine.

Voici

La chanson qu’on a faite :

Louison, la pauvrette,

S’en va sur son déclin ;

C’est par manière honnête 

Que le Roi suit son train. 

Marquise prend sa place, 

Il faut que tout y passe, 

Ainsi de main en main.

Les dames et demoiselles d’honneur causent avec les gentilshommes dans la grande salle de leur appartement. Survient la marquise Athénaïs. Elle demande qu’on lui rajuste les cheveux ; Louise offre ses services et pomponne sa rivale, abnégation d’autant plus grande que tout à l’heure elle a aperçu par la fenêtre le Roi entraînant la marquise et qu’elle a déjà expié par une angoisse égale l’offense qu’elle fit à la « sainte royale ».

Mais elle se mortifiera jusqu’à ce qu’elle puisse obtenir le pardon de l’évêque lorsque le Roi va hésiter, dans l’obscurité, elle le prendra par la main pour le mener vers la chambre de la marquise, et lorsque, la reconnaissant, il voudra, plein d’émotion, la ressaisir, elle le chassera résolument.

Il est regrettable que M. Catulle Mendès ait terminé sa pièce par une représentation choquante, dans son absolu réalisme, d’une des cérémonies les plus touchantes de la religion catholique, la prise de voile, et il est impossible que quiconque conserve encore quelques sentiments de foi ne partage pas mon opinion.

M. Catulle Mendès a expliqué, dans une interview, qu’il a voulu faire de la Carmélite une grande chanson populaire. Je me demande si cela suffit à justifier, au théâtre, l’emploi de quatre heures de musique et je crois que le public aurait désiré une action plus mouvementée.

*

À la lecture de la partition, j’avais trouvé la musique très jolie, écrite sur de très beaux vers.

L’effet, à l’exécution, n’a pas correspondu entièrement à cette première impression. L’orchestration est souvent trop maigre dans l’accompagnement du chant, et il est maint endroit où tel dessin d’orchestre qui doit dominer l’ensemble passe complètement inaperçu. Exemple, dès le début de l’œuvre la gracieuse phrase « Les Nymphes des bois et de l’onde », qui se reproduit plusieurs fois sous diverses formes et dont l’accompagnement serait délicieux si on l’entendait. Parfois aussi l’instrumentation est confuse.

Ce qui nuit encore à l’effet, c’est le choix qu’ont fait les auteurs d’un débutant pour remplir le rôle de Louis XIV. Le ténor Muratore, qui ne manque pas de dispositions, n’a point encore la voix ni l’envergure qui conviendraient à ce rôle difficile.

Aussi sa belle entrée « Poète, j’aime ton mensonge » a-t-elle été très pâle et tout le reste du rôle a été gris.

Je vais tâcher d’énumérer maintenant par ordre ce qui m’a frappé le plus dans la partition.

L’annonce de l’arrivée de Louise : « Un ange de province », qui est en quelque sorte un leitmotiv en doubles syncopes. Le madrigal d’Ardélise que Mlle Gillard a dit bien précipitamment et dont les vers sont exquis. Je n’en citerai que quatre. Il s’agit du comte Clidamant :

Mais on devine à la promesse

D’un œil charmant 

Qu’Amour en son cœur dit la messe 

Divinement 

La phrase de Louise « Dans mon pays, enfant encor, je vis à la fenêtre », que Mme Emma Calvé a dite d’une voix d’or, comme elle a chanté tout le rôle, avec une pureté incomparable. La belle phrase, très massenétique, du Roi : « Et celui qui n’était que le roi du plaisir devient le prince de la joie ! » 

L’air de Diane, que Mme Calvé termine par un la aigu pianissimo d’une exquise suavité.

L’épisode de la sorcière, finement détaillé par Mlle Cortez qui a une belle voix de mezzo et à laquelle M. Huberdeau donne la réplique d’une belle voix aussi.

Le grand duo du Roi et de Louise, dont la phrase pénétrante « Ô délice douloureuse » ! fut admirablement chantée par Mme Calvé, à qui on l’a redemandée.

Enfin, le cantique final « Dieu de grâce et de charité ! » :

M. Dufrane est un peu froid dans le rôle de l’évêque et Mlle Marié de L’Isle est très bonne dans celui de la Reine. 

Mlle Sauvaget tient à souhaitée rôle de la marquise et M. Allard celui du comte.

En résumé, l’œuvre de M. Reynaldo Hahn contient beaucoup de très jolies choses à chaque instant on retrouve en lui l’élève et le disciple de Massenet ; il y a aussi pas mal de souvenirs de Gluck ; ce qui paraît manquer un peu à M. Reynaldo Hahn, c’est le souffle qui permet à l’auteur d’intéresser son auditoire, sans faiblir, pendant plusieurs heures consécutives.

Mise en scène remarquable comme toujours à l’Opéra-Comique.

Eugène d’Harcourt. 

[…]

LA SOIRÉE

LA CARMÉLITE

À L’OPÉRA-COMIQUE

Si cela continue, il faudra bientôt, pour faire de la mise en scène, sortir de l’École des chartes ou être membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.

La mise en scène de la Carmélite, par exemple, représente presque la matière d’un gros bouquin d’archéologie, et vous pouvez être certain qu’il y a sous la Coupole un certain nombre de savants qui n’en ont certainement pas fait autant.

Encore quelques pièces historiques présentées avec ce goût et cet amour de la vérité archéologique, et c’est l’Institut pour M. Albert Carré, directeur, MM. Jambon, Amable, Jusseaume, peintres décorateurs, et surtout pour M. Bianchini, dessinateur des costumes.

Il y a quatre décors, tous très réussis, qui mériteraient de mener leurs auteurs, non seulement à l’Académie des beaux-arts, mais encore à l’Académie des sciences, car ils ont résolu là un problème de physique réputé jusqu’ici insoluble, savoir : le contenu plus grand 
que le contenant !

Et vous verrez successivement, sur la scène légendairement exiguë de l’Opéra-Comique :

Une magnifique salle du palais du Roi avec galerie au fond et vue sur des pelouses et des bocages – signée Jusseaume ;

Un pavillon monumental, dans un parc immense, avec l’entrée d’une chapelle, des amorces d’allées ombreuses, des statues, etc., etc., signé Jambon ;

Puis, signée Amable, une autre immense salle donnant sur une monumentale galerie, dont la profondeur apparente a dû stupéfier M. Bemier, architecte du théâtre ;

Enfin, un, autre sensationnel décor de Jusseaume représentant l’intérieur d’un couvent de Carmélites.

Examinons, maintenant, les titres du consciencieux et actif M. Bianchini à un siège d’archéologue immortel.

Il eût été facile à M. Bianchini de nous servir des costumes Louis XIV de pacotille qui traînent partout, et beaucoup de gens n’y auraient vu que du feu. Mais M. Bianchini ne mange pas de ce Louis XIV-là ! Il s’est préoccupé de faire des costumes authentiquement contemporains de la jeunesse du Grand Roi, et n’a pas voulu nous montrer, comme c’est l’habitude un peu partout – notamment à la Comédie-Française, pour ne nommer personne – un méli-mélo de costumes d’époques différentes. Il ne faut pas oublier que le Grand Roi est resté sur le trône assez longtemps pour que les modes aient été plusieurs fois modifiées pendant le cours de son règne.

Les documents les plus sérieux ont servi à reconstituer les costumes du Roi, ceux des seigneurs de son entourage, ainsi que les costumes de théâtre, si pittoresques, du second tableau.

Si je vous disais qu’un petit morceau, de cinq à six centimètres, d’authentique galon du roi a été envoyé à Lyon, pour que l’on en tissât exprès de semblable… et que l’on eut peur qu’il ne revînt pas à temps, l’ouvrier n’en pouvant fabriquer qu’un mètre par jour… ?

Si je vous disais que, pour obtenir le violet-lavande des robes d’évêque du dix-septième siècle, tel qu’on le voit dans le tableau de Mignard, et non le violet soutenu moderne, il a fallu teindre exprès de la soie et tisser l’étoffe ! Que la même conscience a été apportée au choix et à la fabrication des dentelles, chaussures, épées, chapeaux, baudriers que le costume des Carmélites a été coupé d’après la poupée qui sert de type au couvent même qu’il a été employé 9,0000 mètres de ruban ; que la cérémonie de la prise de voile a été réglée d’après un vieux rituel de 1650 !...

Plus fort que cela ! Si j’ajoutais que cet étonnant M. Bianchini s’est amusé – fantaisie d’artiste – à rechercher quelle compagnie des gardes du corps était de service pendant ce carême, et qu’il leur a donné, informations prises, l’uniforme de la compagnie de Trésine, à bandoulière verte !...

Voilà pour ceux qui croient que les pièces de théâtre se montent en consultant des images d’Épinal.

Et cela seul, n’est-il pas vrai ? vous donnerait l’envie d’aller voir la Carmélite. Que sera-ce, quand vous saurez que toutes les muses ont collaboré à ce charmant spectacle ? Notamment Clio, muse de l’histoire, puisque c’est une pièce quasi historique ; Melpomène, muse de la tragédie, car il y a de la tragédie sentimentale là-dedans ; Euterpe, muse de la musique, car M. Reynaldo Hahn fit merveille ; Terpsichore, muse de la danse, car Mme Mariquita sut joliment régler le petit ballet des Nymphes ; Uranie, muse de l’astronomie, car le Roi-Soleil fut personnifié avec éclat par M. Muratore ; Érato, Calliope et Polymnie, car elles inspirèrent tour à tour M. Catulle Mendès pour le plus tendre et le plus délicatement versifié – enfin ! – des livrets.

Un Monsieur de l’Orchestre.