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Le Figaro, 24 mars 1898 [L’Île du rêve de Hahn]

LES THÉATRES

Opéra-Comique. L’Île du Rêve, idylle polynésienne en trois actes, d’après le livre de M. Pierre Loti « Le Mariage de Loti », paroles de MM. André Alexandre et Georges Hartmann, musique de M. Reynaldo Hahn ; Le Roi l’a dit, opéra-comique en deux actes, de Gonginet, musique de Léo Delibes.

Nous étions convoqués hier, pour la première fois, par le nouveau directeur de l’Opéra-Comique, à la représentation d’une œuvre de son choix. Très courtoisement accueillie je l’annonce tout de suite cette œuvre est comprise dans un programme que les courriers des théâtres nous ont fait connaître et que la critique a le devoir d’examiner au plus bref.

De ce programme, j’approuverai d’abord l’éclectisme. Je ne sais si l’Île du Rêve satisfera pleinement les esprits que Fervaal attriste et j’ignore si Fervaal s’emparera définitivement des âmes que l’Île du Rêve n’a pas conquises, mais ce que j’affirme, c’est que ces deux ouvrages témoignent de tendances diamétralement opposées. Tant mieux ! Quant à la Bohème, que nous verrons aussi prochainement, je n’en ai point entendu ni lu la partition, mais je suis bien sûr que les mélodies de M. Puccini ne ressemblent nullement à celles de MM. Reynaldo Hahn et Vincent d’Indy. De mieux en mieux ! Je pense que la diversité est indispensable à la scène, et je plaindrais fort l’imprésario qui serait, dans un sens ou dans l’autre, un sectaire.

Cependant, l’éclectisme n’exclut pas la recherche, le petit frisson d’espoir à l’approche de l’inconnu, la grande joie de la trouvaille, le noble orgueil de découvrir ce que personne ne soupçonnait. Rien de semblable ne me paraît avoir inspiré le nouveau directeur de l’Opéra-Comique en ce qui concerne ses décisions présentes. L’Île du Rêve, dont les trois menus actes ont pour compositeur un jeune Vénézuélien, élève de M. Massenet, ne nous apporte que l’écho affaibli des musiques du maître, si divulguées ; Fervaal revient de Bruxelles et la Bohème arrive de toutes les villes d’Italie et d’Allemagne. À notre avis, il eût été bon qu’une grande œuvre française vraiment inédite fût montée au cours de cette saison. On nous en promet cinq pour l’année prochaine. À cela, j’applaudis de toutes mes forces. […]

L’Île du Rêve, précédée de Le Roi l’a dit, occupait la moitié de cette soirée. J’ai maintes fois constaté combien il était difficile de tirer une pièce intéressante des romans de M. Pierre Loti. Madame Chrysanthème, dont la partition écrite jadis par M. André Messager dans le ton de la comédie lyrique est exquise ; le Spahi, dont le livret, il y a quelques mois, a si fâcheusement desservi le sérieux talent de M. Lucien Lambert, montrent l’écueil dangereux qu’il me faut signaler encore : le manque absolu d’action. Les malins collaborateurs de M. Reynaldo Hahn, transformant le Mariage de Loti en l’Île du Rêve, ont imaginé, pour leur ouvrage, un titre à la fois délicieux et significatif. L’Île du Rêve, c’est l’île de l’irréel, l’île heureuse ou malheureuse, selon que l’on déteste ou chérit la vie, qui n’existe pas sur la carte, que l’on aborde sans crainte, où l’on aime sans désespoirs, où les jours s’écoulent pareils sous un ciel sans nuages, que l’on quitte sans émoi et que l’on oublie sans peine. Si aucun événement ne trouble la paix de l’Île du Rêve, personne n’en sera étonné et c’est là que se manifeste l’amusante adresse de MM. Georges Hartmann et André Alexandre, qui, en cette circonspecte adaptation, renonçant au drame, introuvable, affinant, lénifiant l’idylle, la réduisant à sa plus simple expression, ont adouci jusqu’au nom de leur héroïne, faisant de Rarahu aux trois rudes syllabes sauvages Mahénu aux trois gentils sons plus aimables. Donc l’île d’enchantement que voilà n’est pas tout à fait l’île de nos souvenirs l’île de Tahiti où l’on souffre — rappelez-vous la reine Pomaré et sa petite-fille —, où l’on assassine et où l’on viole – rappelez-vous le prince Tamatoa –, où l’on meurt — rappelez-vous la veillée funèbre du père —, où il pleut — rappelez-vous la désolation des orages polynésiens —, où l’on ment — rappelez-vous l’enfant de Rouéri —, où l’on pleure quand on se sépare, comme dans toutes les îles, comme sur toutes les terres du monde — rappelez-vous le navire qui s’éloigne…

Dans l’Île du Rêve, l’officier de notre marine Georges de Kerven, accompagné de la princesse Oréna, rencontrant Mahénu et ses petites compagnes qui chantent avec les oiseaux au pied de la cascade bruissante de Fataoua, est baptisé, des fleurs sur le front, et appelé Loti par les enfants, tandis que le ridicule Chinois Tsen-Lee, offrant mille cadeaux, est chassé en des éclats de rire. Jadis, le frère du lieutenant fut aussi baptisé là, des fleurs sur le front, et appelé Rouéri par Téria et, dans l’Île du Rêve, pareille aventure arrive à tous les Européens. Georges subira la loi de charme et de tendresse et, dans la nuit qui tombe et peuple la forêt de bons fantômes bleus, épousera Mahénu, dont le père lit maintenant la Bible en sa case et glorifie gravement l’amour au nez du Chinois de plus en plus ridicule. Loti a voulu voir Téria il lui apprend la mort, au loin, de celui qui fut un an son époux et l’embrasse. L’épisode a de la mélancolie et, en même temps, de la douceur ; il n’attriste point les amants de l’Île du Rêve qui, courbés devant le vieillard, reçoivent sa bénédiction mystique. Au bal, chez la princesse, Mahénu entend parler du départ de l’officier et pousse un cri. Mais Georges la console aussitôt, lui promet de l’emmener avec lui en France, et s’éloigne. Oréna montre à l’enfant l’impossibilité du voyage, le danger de l’exil, le désenchantement des jours prochains. Il faut qu’elle reste dans l’Île du Rêve et que, sans adieu, la séparation se fasse. Il faut que, pour nous, l’Île du Rêve s’évapore dans l’espace et que, sans chagrin, nous la quittions, et, en effet, le rideau descend, tandis que flottent une dernière fois les parfums et les sonorités de l’Île du Rêve.

La partition, trop visiblement inspirée par M. Massenet, comme je l’ai dit déjà, manque d’originalité, en sa facture et en ses mélodies. M. Reynaldo Hahn s’est appliqué surtout à écrire la musique séduisante et imprécise qu’exigeait la pièce et, pour cela, il s’est servi de cinq ou six thèmes figurant ses personnages, thèmes bien choisis d’ailleurs, qu’il a rappelés de page en page sans les développer symphoniquement, sans les transformer sensiblement, ce qui correspond à l’état contemplatif des caractères. Mais tout en demeurant dans l’irréel, il eût pu, ce me semble — que de bons exemples son professeur lui fournissait en tant d’opéras — donner quelques accents un peu mâles à ses voix, à son orchestre, dont la mollesse efféminée, la monotonie vaporeuse ne se démentent pas une minute. Quelques scènes, entre autres celle du baptême au premier acte, sont d’une jolie couleur, d’une grâce simple, d’une juste expression et laissent espérer que la vie fortifiera et rendra personnel ce compositeur encore très jeune et évidemment doué, sinon pour le théâtre, ce qu’il est malaisé de savoir après l’épreuve d’hier, au moins pour le lied intime et élégiaque.

[…] Dans cette Île du Rêve, les personnages tiennent aussi du Rêve, étant à peine indiqués. Mlle Guiraudon murmure délicieusement les cantilènes de M. Hahn, sans retrouver l’effet qu’elle produisait au quatrième acte du Spahi où, après des gentillesses, on lui permettait un peu de passion. M. Clément lui donne la réplique sur le ton qui convient et M. Mondaud adoucit la Bible consciencieusement. Je cite encore MM. Bertin, Dufour et Thomas, Mmes Bernaert, Marié de L’Isle et Oswald, réservant pour la fin la mise en scène, les costumes et la décoration dont je