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Le Matin, 24 mars 1898 [L’Île du rêve de Hahn]

LES PREMIÈRES

Opéra-Comique – L’« Île du rêve », de MM. A. Alexandre et Hartmann, musique de M. Reynaldo Hahn.

L’Île du rêve, c’est le Mariage de Loti transporté à la scène, sur cette même scène où l’on nous avait donné, il y a quelques mois, le Spahi. Vous avez tous lu le Mariage de Loti, et vous imaginez aisément quel genre de pièce on peut ou plutôt l’on n’en peut pas tirer.

C’est, tout au plus, matière à tableaux langoureux et à poétiques décors. L’Île du rêve, la bien, nommée, n’a ni commencement ni fin elle est éternelle et infinie dans le temps et dans l’espace. C’est l’île vaporeuse et troublante, ignorée de tous les géographes, que chantait déjà Théophile Gautier dans sa ballade

Menez-moi, dit la belle,

À la rive fidèle

Où l’on aime toujours.

Cette rive, ma chère,

On ne la connait guère 

Au pays des amours !

Il paraît, cependant, qu’elle existe et que, même, elle est habitée. C’est là que vit la jeune Mahénu – car c’est ainsi que, dans la pièce, on a adouci là nom de Barahu – et que son cœur a battu pour Georges de Kerven, l’officier français qui veut bien l’aimer l’espace d’un matin. Puis arrive l’instant de la séparation, le terme fatal de ces amours de passage. Le bel officier est obligé de partir, et Mahénu, désespérée, veut le suivre. Mais on fait comprendre à la pauvre petite sauvage l’impossibilité, la folie de ce voyage, les cruelles déceptions qui l’attendraient par delà l’immense mer. Elle restera donc là où elle est née, dans l’île du rêve, pleurant l’amant qui est parti : l’oiseau s’envole là-bas, là-bas ; l’oiseau s’envole et ne revient pas !

C’est, on le voit, très poétique, mais ce n’est pas seulement avec de la poésie qu’on fait une pièce en trois actes. Il y faut quelque chose d’un peu plus résistant, qui manque à l’œuvre de MM. Alexandre et Hartmann, et qu’il leur était, d’ailleurs, difficile de trouver dans le roman de M. Pierre Loti. L’auteur du Spahi et de Pêcheur d’Islande, a, en effet, un merveilleux talent de conteur ; il décrit admirablement ce qu’il a vu et même ce qu’il n’a pas vu. Mais, au théâtre, il ne suffit pas de décrire : il faut créer, il faut faire vivre les hommes et les choses, et, faute de cette qualité primordiale, la pièce a bien l’air, elle aussi, d’être restée dans l’île du rêve, où sa propre musique pourra la bercer et l’endormir.

M. Reynaldo Hahn est, en effet, un mélancolique, plus doux que robuste, plus tendre que passionné. C’est un élève de Massenet, et il est né au Venezuela, double raison pour que sa musique soit engourdissante et même capiteuse. Elle l’est, par malheur, trop uniformément, et toutes ses mélodies se suivent et se ressemblent un peu. On sent, cependant, que ce jeune homme est musicien, et il est permis de fonder sur lui des espérances.

Ce spectacle, très bien interprété, notamment par Mlle Guiraudon et M. Clément, se complétait par Le Roi l’a dit, […].

Emmanuel Arène.