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Le Ménestrel, 27 mars 1898 [L’Île du rêve de Hahn]

M. Raynaldo Hahn est un homme heureux. Il a vingt-quatre ans à peine (ils ne sont pas encore sonnés à l’horloge du siècle agonisant) et déjà il est en possession d’une jeune et enviable renommée, sa muse exotique et teintée de mélancolie a subjugué toutes nos Parisiennes, dont il a fait comme en se jouant la conquête, ses mélodies rêveuses se trouvent sur tous les pianos et se chantent clans tous les salons, et enfin le voici entrant toutes voiles dehors à l’Opéra-Comique, avec une pièce en trois actes pour son début. En vérité, M. Raynaldo Hahn est un heureux homme !

Quand je dis « une pièce, » pourtant il faut s’entendre. Et il faut savoir surtout comment la chose est arrivée. Vous connaissez le Mariage de Loti, le roman ou plutôt le récit de M. Jules Viaud, dit Pierre Loti, et vous vous demandez sans doute comment, de ce récit poétique et pittoresque, on a eu l’idée de tirer un livret d’opéra. Mais c’est que ce n’est pas ça du tout. Il y a de cela quelques années, le jeune musicien en avait dix-sept seulement, il était dans la classe de M. Massenet et il produisait déjà comme un enragé — tout comme son maître à cet âge. Je ne dirai pas comme Voltaire disait de l’abbé Desfontaines : Il compilait, compilait, compilait... Non, mais il composait, composait, composait... Bref, il mettait plus de vers en musique qu’il n’en avait à sa disposition. Et comme il était gourmand sous ce rapport, il en demandait sans cesse. On lui donne donc un jour ce poème de l’Ile du Rêve, tiré du Mariage de Loti, mais qui n’avait point du tout la forme d’un livret scénique, qui n’était point divisé en actes, comme nous le voyons aujourd’hui, et qui n’était nullement destiné au théâtre. M. Raynaldo Hahn prit ce poème pour ce qu’il était, comme un simple canevas offert à son inspiration, et le mit en musique comme un devoir de classe, pour le soumettre à son professeur. Ce n’est que par la suite que l’œuvre subit certaines modifications, certaines transformations qui lui donnèrent l’apparence d’une œuvre scénique. Je dis « l’apparence », puisque elle n’avait ni ne pouvait avoir, étant donné son sujet, ni le mouvement, ni le caractère, ni l’action d’une production destinée au théâtre. L’Ile du Rêve c’était bien cela, et ce joli titre indiquait suffisamment la nature et la couleur de l’ouvrage.

Pourtant, quand M. Albert Carré fut appelé à la direction de l’Opéra-Comique, il voulut entendre l’Ile du Rêve, il l’entendit, fut séduit précisément par sa couleur nuageuse et poétique, par son caractère vague et mélancolique, et résolut de l’offrir aussitôt au public, en compagnie de la reprise du Roi l’a dit, les deux ouvrages devant former son premier spectacle nouveau. Où je crois que M. Albert Carré s’est trompé, c’est dans sa façon de composer son affiche. Il a étouffé les qualités très aimables de l’Ile du Rêve, qui ne sont point des qualités scéniques, en plaçant une composition de ce genre après une œuvre aussi mouvementée, aussi vraiment théâtrale que Le Roi l’a dit. C’est, à mon sens, tout justement le contraire qu’il eût fallu faire. L’Ile du Rêve, commençant le spectacle, n’aurait point souffert d’un voisinage qui ne pouvait que lui être fâcheux, et peut-être, par contraste, l’effet du Roi l’a dit eut-il été plus complet encore.

Vous conterai-je les amours du jeune officier de marine Georges de Kerven (c’est le Loti du roman), avec la petite Tahitienne Mahénu (c’est Rarahu) ? Ils sont simples : c’est un duo qui se déroule et se prolonge pendant trois actes, ou plutôt trois tableaux très courts. Ce duo est interrompu seulement par divers menus incidents, tels que les pasquinades d’un vieux Chinois ridicule, Tsen-Lee, qui poursuit inutilement Mahénu de son amour sénile, et l’intervention d’une pauvre folle, Téria, qui a perdu la raison au départ de celui dont elle avait été l’épouse pendant un an, Rouéri, lequel, mort aujourd’hui, était précisément le frère de Georges. Le sort de Téria attend-il Mahénu, et deviendra-t-elle folle à son tour ? Toujours est-il qu’après son temps de service, Georges va se rembarquer pour revenir en France. Il l’a caché à Mahénu, pour éviter ses pleurs, mais celle-ci l’apprend au moment même du départ, et tandis que son ami s’éloigne elle tombe inanimée. C’est là toute la pièce.

Analyser la musique de l’Ile du Rêve est chose à peu près impossible. Tout se tient dans cette musique, tout se suit et se poursuit, tous les épisodes sont soudés ensemble, sans un temps d’arrêt, sans une solution de continuité. Il en résulte que rien ne peut être détaché de cet ensemble, et qu’il faut juger l’œuvre en bloc. C’est à peine si l’on peut signaler certaines pages d’une façon particulière, comme la scène du baptême de Loti au premier acte, qui est tout à fait gracieuse et d’une heureuse couleur, le poétique duo qui suit, l’arrivée de la pauvre Téria, au second, qui est d’un accent touchant et plein de mélancolie, et enfin, au troisième, une chanson en chœur, d’un rythme très franc, qui semble un souvenir local, la charmante phrase de la princesse Oréna : Les fleurs de nos pays se fanent, et la scène finale qui ne manque ni de chaleur ni d’une émotion sincère. Mais, je le répète, c’est au point de vue général et dans son ensemble qu’il faut juger cette musique. On en peut apprécier alors la grâce parfois un peu mièvre, mais très réelle, la couleur poétique, le caractère touchant et, d’autre part, un bon sentiment du style, des harmonies fines et délicates, et surtout un orchestre très habile, très approprié au sujet, avec d’heureux accouplements de timbres, sans jamais l’apparence d’une violence ou d’une brutalité. Je ne dirai pas qu’il n’y a point dans tout cela un peu d’uniformité, un peu de monotonie, les procédés ne variant guère, mais l’auditeur est enveloppé dans une atmosphère de douce poésie tout à fait pénétrante.

La gentille Mahénu, la petite Tahitienne, c’est MIle Guiraudon. C’est une grande voyageuse devant l’Éternel, que Mlle Guiraudon. Depuis le peu de temps qu’elle est à l’Opéra-Comique, nous l’avons déjà vue arpenter la Bretagne dans Kermaria, puis faire un saut jusqu’au Sénégal avec le Spahi, pour revenir à Paris d’abord, en Provence ensuite, avec Sapho. La voici maintenant à Tahiti. Elle aura bientôt fait le tour du monde. Il n’importe ; en tous pays elle reste charmante, avec sa grâce chaste et juvénile, avec sa voix cristalline aux accents si purs, et dont elle se sert si bien. Cantatrice experte, comédienne adroite, elle donne à tous ses rôles un cachet plein de charme, de douceur et de poésie mélancolique. Le jeune Georges de Kerven est représenté par M. Clément, qui, lui aussi, est toujours sur la brèche, à la grande satisfaction du public. Une bonne note doit être donnée à Mlle Marié de l’Isle, pour l’excellente couleur qu’elle a su imprimer au personnage de la folle Téria, où elle s’est montrée tout à fait touchante. Les autres rôles sont tenus par MM. Belhomm et Bertin et par Mme Bernaert. – C’est M. Messager qui dirigeait, avec sûreté et avec élégance, l’exécution de l’Ile du Rêve. Je ne suis pas de ceux qui crient : « Le roi est mort, vive le roi ! » J’ai plaisir à applaudir M. Messager, mais j’en aurais davantage encore si je ne devais cesser d’applaudir Danbé, et je crierais plus volontiers « Vive le roi ! » si je n’étais pas obligé d’ajouter : « Le roi est mort ! »

Pour terminer, tous mes compliments à M. Amable pour les trois délicieux décors de l’Ile du Rêve.

ARTHUR POUGIN.