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Le Monde dramatique, 1835, p. 58-60 [L’Éclair d’Halévy]

L’Éclair, opéra-comique en trois actes, paroles de MM. Planard et Saint-Georges, musique de M. Halévy 

(Première représentation.)

Dans je ne sais plus quelle vieille pièce, M. Cassandre oculiste fait l’opération de la cataracte à Colombine dont il est éperdument amoureux, et la première chose que mademoiselle Colombine fait aussitôt qu’elle a recouvré la vue, c’est de s’éprendre d’amour pour le beau Léandre. Cette donnée semble avoir inspiré MM. Planard et Saint-Georges. 

Le jeune Lionel, lieutenant de vaisseau de la marine des États-Unis, est frappé d’une complète cécité par l’éclat de la foudre et des éclairs qui jaillissent d’une furieuse tempête au moment où il va se rembarquer. Une jeune fille de Boston le soutient, le conduit et le console de cet affreux événement. Ils s’aiment, se le disent ou plutôt se le chantent, et l’oncle ou le père de la jeune fille, oculiste célèbre, qui approuve cet amour, parvient à rendre, la vue à noire jeune marin. Il n’a pas plutôt recouvré la lumière qu’il remercie le ciel de ce bonheur qu’il n’espérait plus et se jette aux genoux de celle qui frappe et cherche d’abord ses regards, et qui n’est autre que la sœur de celle qui l’aime, jeune veuve, malicieuse et coquette. Henriette la délaissée, à qui la vue n’est pas aussi favorable que le toucher, s’enfuit et ne veut revenir dans la maison paternelle de son oncle, que lorsque sa sœur aura épousé Lionel. Ce mariage se conclut entre le 2e et le 3e acte, et la pauvre Henriette revient au logis, aimant Lionel plus que jamais, qui de son côté, ne l’adore pas moins. Mais voilà qui est passablement immoral, dira-t-on. Eh non ! comment donc, ne devinez-vous pas ? Le mariage avec la jeune veuve est simulé, et les deux amans sont unis comme tous les amans d’opéra comique. 

Ce libretto, s’appelait d’abord le Mari aveugle, puis le Coup de foudre, puis la Femme de l’Aveugle, puis Léone, puis enfin l’Éclair, dernier titre qui lui est resté et qui est peut-être le plus vague et le plus insuffisant. L’ouvrage est de la nombreuse famille qu’a enfantée Valérie. Il fait avec adresse et bien coupé (style de feuilletoniste) pour la musique, quoiqu’il soit sans chœurs comme l’Amant jalouxZémire et Azor, les Événemens imprévus et beaucoup d’autres opéras anciens en trois actes. Les auteurs ont judicieusement reculé des yeux du spectateur le vieil oculiste, opérant sur les yeux du jeune marin ; ils ont jeté dans leur ouvrage un jeune Yankee qui arrive d’Angleterre, chantant d’une manière assez bizarre sur deux gammes diatoniques ces deux vers assez peu lyriques : 

« Mais, j’ai fait ma philosophie 

À l’université d’Oxford. »

Ce personnage grotesque et assez faux, jette cependant du comique dans l’action, par son amour qu’il porte alternativement de lune à l’autre sœur. 

La partition de M. Halevy est comme tout ce qui sort de la plume de ce compositeur consciencieux. Tout cela est fortement, péniblement travaillé. C’est le cas, ou jamais, de dire que la statue est dans l’orchestre et le piédestal sur la scène. On peut appliquer deux ou trois fois le titre du poème à la mélodie de la partition. Nous avons entendu un auditeur, à l’accent méridional des Bouches-du-Rhône, offrir de parier cent, contre un, que le petit air chanté en duo par Chollet et mademoiselle Camoin au second acte, n’est pas plus provençal que l’air d’Aline : Enfans de la Provence etc. Mais quelle différence de rythme, de chaleur, de verve et de folle gaîté ! – Les couplets, au commencement du troisième acte, sont cependant d’une mélodie assez franche et d’ailleurs bien écrits dans les cordes de Chollet qui les dit, comme tout ce qu’il chante maintenant avec une exubérance d’expression souvent affectée, mais avec âme et pureté. Dans le grand air marin du premier acte qui a été sans doute inspiré par MM. Sue, Jal et par Pierrot du Tableau parlant, on voit que l’auteur a voulu beaucoup plus faire que le bonhomme Grétry. Si son odyssée maritimo-musicale est plus riche d’orchestre, plus serrée d’harmonie, sa maladie n’a pas la poésie et le comique original de Pierrot. 

L’idée des couplets chantés par mademoiselle Camoiu au second acte : 

Ô ma lyre d’Éole, 

Ta douce voix console 

Et rassure mon cœur, 

a plus de bizarrerie que de charme. Les couplets, car l’ouvrage abonde en couplets, et l’on dirait que le sévère contrapuntiste Halévy, a visé au vaudevillisme comme M. Aubert, les couplets du marin, au premier acte, dont le chant revient au troisième, sont simples et expressifs : Chollet les dit fort bien.

Le petit air de sommeil chanté par Couderc, au premier acte, et qui sert d’introduction au final, en orage, est modulé et accompagné à l’orchestre d’une manière élégante et neuve. Les effets d’harmonie qui suivent pour peindre l’étonnement, l’effroi et le désespoir du jeune marin qui voit qu’il n’y voit plus, sont fort bien exprimés, concis, énergiques et très-dramatiques. 
Le second acte est le plus fort de musique, et le final en est aussi très-remarquable. Le quatuor qui suit les couplets : 

Quand de la nuit l’épais nuage 

Couvrait mes yeux, etc. 

et au troisième acte, commençant par ces mots : Me voilà, est manqué, et totalement dépourvu d’inspiration. Il faut dire aussi qu’il a été très médiocrement chanté. 

Le duo des deux sœurs, qui commence la pièce, est d’une mélodie tourmentée. Les accompagnemens en sont excessivement travaillés, ils ressemblent en cela à l’ouverture qui est savamment écrite, surtout pour les instrumens à vent. C’est un de ces morceaux qui plaisent plus à voir sur le papier qu’à entendre. 

Somme toute, la partition de M. Halévy est un ouvrage estimable comme il en a fait plusieurs et comme il en fera encore. Quant au jet musical, à la fraîcheur mélodique, à ce chant qu’on retient tout d’abord, à cette science de l’harmonie qu’on emploie à propos et non à tout propos, au génie musical et dramatique enfin, nous ne pouvons en conscience le reconnaître en M. Halévy. Quoi qu’il en soit, à la chute du rideau, une sorte d’émeute, née au centre du parterre, semble en avoir fait naître une autre d’acteurs et d’actrices sur la scène, au milieu de laquelle nous avons cru remarquer l’auteur de la musique, qui nous est apparu comme un éclair. Ce pauvre Dalayrac fut désespéré, au temps de l’empire, d’avoir été nommé membre de la légion d’honneur, ce qui le privait de ces petites ovations qu’il aimait fort. 

Les acteurs ont fort bien joué et bien chanté, surtout Chollet. 

J’aurais donné un louis pour entendre une chanterelle, disait Grétry, en revenant d’entendre Uthal, écrit pour des quintes en place de violons : pour moi, j’en aurais donné autant pour entendre une voix de basse sous celle de Chollet, qui peut à peine descendre au , et celle de Couderc, qui ne descend pas du tout. Ce dernier, au reste, s’est posé comme comique agréable dans le rôle de sir Georges. Mademoiselle Camoin nous a révélé des facultés de comédienne que nous ne lui connaissions pas, et madame Pradher s’est montrée, comme à l’ordinaire, actrice gracieuse, de bon ton et comme à l’ordinaire fort jolie, même lorsqu’elle nous a dit, comme dans Adolphe et Clara, mise qu’elle était avec l’élégance la plus recherchée : Je dois être à faire peur !

J. J. J.