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Le Rappel, 24 mai 1878 [Psyché de Thomas]

LES THÉÂTRES

Opéra-Comique. — Première, représentation de Psyché, opéra en 4 actes de MM. Barbier et Carré, musique de M. Ambroise Thomas.

Après s’être inspiré des Psyché de tous les âges et particulièrement de la Psyché jouée à la cour du Jupiter régnant, Louis, au carnaval de l’an de grâces et de ris 1671, les auteurs de la Psyché, première manière, tombée en 1857 – an de disgrâce – en ont accommodé une seconde au goût du jour, supprimant le dialogue, et replongeant dans les noires profondeurs du Cocyte et du Phlégéton un Antinoüs et un Gorgias qui leur avaient été néfastes. L’élément comique avait paru déplacé dans cette idylle mythologique, ils n’en ont gardé que juste assez pour justifier l’appellation du théâtre qui vient de leur donner asile ; le poème y a singulièrement gagné en délicatesse, en fraîcheur ; le crescendo passionné de l’inspiration du compositeur paraît suivi, mesure par mesure, par le librettiste dans ce poème, ainsi débarrassé de scènes parasites, qui court vers le dénouement du même pas que la partition.

L’œuvre équilibrée de la sorte ne pouvait avoir la mauvaise chance de la Psyché primitive, mal proportionnée et boiteuse. Elle a été goûtée comme elle méritait de l’être : les pages nouvelles du musicien ont été introduites avec adresse dans la version première et portent les mêmes marques distinctives : la clarté des mélodies, la limpidité de l’orchestration, la parfaite écriture des voix qui caractérisaient les pages primitives, échappées au naufrage du libretto.

La poésie des anciens mythes est rendue merveilleusement dès qu’Éros fait entendre au loin l’invocation à Neptune qu’accompagnent de mystérieuses voix, pendant que quelque divinité marine invisible souffle dans sa trompe ; comme mélodie, comme instrumentation, tout cela est d’un charme et d’une noblesse extrahumaine.

Involontairement on songe à Faust rencontrant Marguerite à la sortie de l’église, quand Éros accoste Psyché au sortir du temple ; le souvenir de la célèbre scène de Gounod n’a rien qui puisse porter ombrage à celle d’Ambroise Thomas, qui a su trouver aussi la note chaste, sincère et émue de ces naissantes amours où deux cœurs se devinent dans un regard échangé.

C’est aux chœurs des nymphes et aux couplets de Mercure du 2e acte que le musicien a réservé le sourire à fleur de lèvres qui remplacent, dans la nouvelle Psyché, la trop exubérante gaieté de l’ancienne. Aussi cela est-il fin et charmant et d’un si irrésistible effet qu’on en a voulu goûter deux fois ; le chœur est d’ailleurs chanté exquisément par un peloton de jeunes élèves du Conservatoire, au gracieux visage, aux fraîches voix, et les couplets sont détaillés avec goût par M. Morlet.

La passion déborde parfois dans le duo entre Éros et Psyché, et toute la partie en trio des sœurs, où les perfides Daphné et Bérénice font entrer le soupçon dans le cœur confiant de Psyché, est traitée avec une rare énergie ; quel mouvement dans la Bacchanale, quelle puissance dans l’évocation de Mercure, si superbement instrumentée, et quels cris de révolte dans ces imprécations d’Éros, si farouches !

Le musicien a accentué les contrastes dans la musique, afin d’éviter le reproche de monotonie, fait au poème ; et si cette Psyché en est à sa dernière métamorphose, comme il faut bien le croire, c’est lui qui en aura eu surtout le mérite ; car il a su colorer sa partition, en passant des teintes les plus douces aux tons les plus violents, et a varié les aspects d’un poème, uniformément estompé comme certains dessins mythologiques de Prud'hon dont on ne fait que deviner les contours.

Mlle Heilbron est une Psyché qui rend peut-être, plastiquement au moins, un peu exagérée la jalousie de Vénus fort troublée au premier acte, au point — toute excellente musicienne qu’elle est — de faire l’intonation buissonnière ; elle a repris sa voix et son sang-froid dès le second acte et a pu trouver, au troisième et au quatrième, des accents vraiment dramatiques et visant droit au cœur. Elle a partagé le succès avec Mme Engally, qui devra calmer un zèle trop exubérant pour devenir l’artiste parfaite que sa merveilleuse voix fait désirer. Mlle Irma Marié ne fait que paraître pour prendre la plus grosse part dans l’effet du trio des sœurs. M. Morlet est intelligent et chante bien, quand on ne demande pas à sa voix les notes qui lui manquent dans le grave.

M. Carvalho a fait en grand seigneur, au maître dont les œuvres portent le renom de notre école française à travers le monde, les honneurs de son théâtre.