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La France musicale, 10 octobre 1852, p. 331-333 [séance annuelle de l’Institut]

SEANCE ANNUELLE DE L’ACADEMIE DES BEAUX-ARTS. 

Les séances de l’Institut des beaux-arts ont le privilège de toujours attirer un public d’élite qui se préoccupe encore avec joie des travaux des arts et de l’intelligence. Tous les ans les membres de l’illustre assemblée se réunissent pour faire connaître les progrès des jeunes artistes couronnés, qui sont allés dans la ville éternelle agrandir leur science et échauffer leur inspiration. Ils jugent les anciens élèves sur les envois que les règlements les obligent de faire annuellement, et ils couronnent les nouveaux en leur indiquant à l’horizon lointain la marche qu’ils doivent suivre pour arriver à la gloire et à la fortune. La séance, présidée par M. Caristie, ayant à sa droite M. Raoul Rochette, et à sa gauche M. Hein, peintre, a commencé par l’exécution d’une ouverture de M. Deprato. C’est une œuvre qui dénote un musicien cherchant l’originalité. L’adagio, peut-être un peu trop répété, a de l’élégance et de la couleur. Les trompettes entonnent vivement l’allegro, sorte de boléro d’un caractère pimpant et animé, accompagné par des pizzicati de violon. Le finale est éclatant et d’une touche qui montre déjà que M. Deprato est plus qu’un élève. Après la proclamation du 1er grand prix de composition musicale remporté par M. Léonce Cohen, né à Paris le 12 février 1829, élève de M. Leborne, et du 2mesecond grand prix accordé à M. Jean-Alexandre Poise, né à Nîmes le 3 juin 1828, élève de MM. Adam et Zimmerman, M. Raoul Rochette a pris de nouveau la parole pour rendre un dernier hommage à la mémoire de Gaspard Spontini. Après le discours de M. Raoul Rochette a eu lieu l’exécution de la cantate couronnée, qui a pour titre : Le retour de Virginie. L’Académie a dû consacrer trois séances à la lecture des quatre-vingt-cinq manuscrits, parmi lesquels a été choisie la scène de M. Rollet. Si l’on se contentait de faire un appel gratuit à l’inspiration des poëtes, il est fort douteux que les concurrents vinssent en aussi grand nombre frapper à la porte du palais Mazarin. Mais cinq cents francs pour une centaine de vers éveillent bien des muses endormies. La musique est de M. Léonce Cohen. C’est une œuvre d’une valeur réelle, qui promet à la France un musicien original, unissant l’imagination à la science. Elle débute par une introduction instrumentale d’un charmant caractère, orchestrée brillamment, neuve d’effet et de forme. Le motif est une imitation de danse nègre, accompagnée par la fûte et la clarinette. C’est joli, distingué, intéressant. L’andante de l’air de Paul, chanté par Boulo : 

                        Echo de mon deuil solitaire

                        Allez, sur l’aile de zéphir,

                        Porte à celle qui m’est chère

                        Mes vœux et mon doux souvenir,

est empreint d’un délicieux sentiment de mélancolie et de tendresse ; c’est une rêverie mélodique, simple et touchante, qui rend parfaitement la poésie de la solitude. L’allegro n’est pas aussi heureux, quoique relevé par une instrumentation claire et vigoureuse à la fois. Le duo entre Paul et Marguerite (Boulo et Mme Pothier) est écrit pour les voix d’une façon très remarquable. L’andante avec accompagnement de harpe, sur ces paroles : 

                        Zéphirs aux haleines si douces,

                        Soufflez, soufflez en vous jouant,

                        Et poussez vers les pamplemousses

                        Le navire de notre enfant,

                        De celle qu’on attend,

respire le parfum du cœur. Le chant en est caressant et gracieux comme le sourire de l’enfant. Nous reprocherons seulement à ce duo un peu de longueur. Le trio entre Paul, Marguerite et le missionnaire est la meilleure partie de cette composition distinguée. Tout le morceau est dessiné et conduit avec un art et un goût irréprochables. La déclamation en est vraie et le caractère dramatique excellent. L’orchestre, qui jusque là était bien ménagé, éclate tout à coup, et peint d’une façon saisissante toutes les tourmentes de la tempête. Il est sonore sans être bruyant, il est mouvementé sans confusion. Le chant fait explosion sur un unisson des trois voix, qui est du plus grand effet. Il y a à la fin un petit andanteavec accompagnement de violoncelle solo, joué un peu faux par parenthèse, d’une mélodie bien trouvée. Tout ce trio, dans lequel dominait la puissante voix de Merly, a provoqué les applaudissements de toute la salle. C’est donc un brillant succès pour le jeune lauréat. Que ce premier triomphe ne l’enivre pas ! Le chemin qu’il a à parcourir est long et périlleux. En quittant Paris pour la noble cité des arts, M. Cohen n’oubliera pas, sans doute, qu’on est en droit d’attendre beaucoup de lui après l’épreuve solennelle qu’il vient de subir, et qu’il doit consacrer à l’étude des maîtres de toutes les écoles les trois années qu’il va passer loin de nous, au milieu d’un pays si fertile en poëtes, en musiciens inspirés. L’orchestre du Conservatoire, sous la direction de M. Battu, a convenablement exécuté la cantate de M. Cohen ; les trois artistes chargés de la partie du chant, Mme Pothier, MM. Merly et Boulo, ont été souvent applaudis : c’est la meilleure preuve de leur succès. 

ESCUDIER.

    Theme - 1
  • Le prix de Rome
  • Libretto - 1
  • Retour de Virginie, Le (Auguste Rollet)