BRU ZANE MEDIABASE
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La Chronique des arts et de la curiosité, 2 avril 1898 [L’Île du rêve de Hahn]

CHRONIQUE MUSICALE

Théâtre de l’Opéra-Comique : L’Ile du Rêve, idylle polynésienne en trois actes, paroles de MM. A. Alexandre et G. Hartmann, musique de M. Raynaldo Hahn. — Le Roi l’a dit, opéra-comique en deux actes d’Edmond Gondinet, musique de Léo Delibes.

La mode des pièces tirées des romans contemporains se propage de plus en plus. Naguère encore, son champ était limité aux théâtres dits littéraires ; depuis quelques années, elle a envahi jusqu’aux scènes musicales. Ici, comme là, elle ne me semble avoir rien produit, jusqu’à présent, de durable et de complet, et, peut-être, ne pourra-t-il jamais rien résulter que d’inorganique de ces découpages plus ou moins habilement opérés.

À l’Opéra-Comique, voici, en un court laps de temps, trois ouvrages, dont l’un, Sapho, est tiré d’un roman de Daudet, et les deux autres, le Spahi et l’Ile du Rêve, de romans de M. Pierre Loti. Aucun des trois, pour cette raison, ne semble né viable, malgré le talent dépensé, bien mal à propos, par leurs auteurs.

L’Ile du Rêve, c’est la mise en action, ou plutôt la mise en musique, du Mariage de Loti. L’œuvre est intitulée « idylle », ce qui indique que les auteurs n’ont pas eu l’intention d’écrire un drame, une comédie, ou quoi que ce soit de réellement scénique, mais une sorte de poème dialogué, une transcription théâtrale de l’ode descriptive consacrée par M. Pierre Loti à la peinture de l’Éden tropical, où se déroule l’action, très simple, de son roman. Ce roman, je le suppose connu de mes lecteurs ; aussi me dispenserai-je de leur en rappeler l’affabulation. Un compte rendu, pas plus, d’ailleurs, que la paraphrase musicale dont il s’agit, ne pourrait, de près ni de loin, rendre l’impression du livre. C’est, si l’on veut, en petit, l’histoire d’Énée et de Didon, mais modernisée et parée d’une couleur d’exotisme qui, remplaçant toute gradation psychologique, fait du sujet de ce Mariage de Loti une matière littéraire, et rien que littéraire.

La musique exotique, au théâtre, n’est jamais de la musique réaliste comme elle devrait l’être, mais bien de la musique européenne plus ou moins bonne. Celle de M. Raynaldo Hahn n’est pas polynésienne le moins du monde. Elle n’est pas non plus vénézuélienne, bien que l’auteur soit né au Venezuela. Elle est simplement musicale et rappelle d’assez près celle de M. Fauré, en certaines de ses œuvres, et du Massenet de Marie-Madeleine et du Poème d’Avril. Mais elle est musicale très joliment, trop joliment peut-être, car si certains passages sont d’une grâce et d’une morbidesse enlaçantes, la sensation de douceur et de charme qu’ils produisent s’affaiblit en se prolongeant ; à force de chercher l’expression languide, M. Hahn ne trouve plus, à la longue, que des effets languissants. Il est dangereux de bercer trop longtemps le spectateur, surtout à l’Opéra-Comique : il finit par s’endormir tout de bon. Si jolie que soit la musique, elle ne peut l’être constamment, et le théâtre n’est pas un salon où les mélodies succèdent aux mélodies, toujours tendres, toujours raffinées et toujours applaudies. La scène exige impérieusement une certaine variété de rhytme, de mouvement et de coloris qui fait défaut à l’Ile du Rêve. En un acte, l’ouvrage serait délicieux ; en trois, il est insupportable.

La partition de M. Hahn est bien chantée par MM. Clément, Belhomme, Bertin, Dufour et Thomas, ainsi que par Mmes Guiraudon, Marie de Lisle, Bernaert et Oswald. L’orchestre, dirigé par M. Messager, s’est surpassé.

P. D. [Paul Dukas]