Accueil / Documents / Articles de presse / Affiches, Annonces et Avis divers ou Journal général de France, 10 avril 1813 [Les Abencérages de Cherubini]

Imprimer le contenu de la page

Affiches, Annonces et Avis divers ou Journal général de France, 10 avril 1813 [Les Abencérages de Cherubini]

VARIÉTÉS

Académie impériale de musique

Première représentation des Abencérages, opéra en trois actes, paroles de M. de Jouy, musique de Cherubini.

C’était autrefois un des privilèges du grand Opéra d’être froid et d’ennuyer noblement les spectateurs. On connaît à ce sujet le mot de Labruyère : il paraît que de son tems l’Opéra n’était que l’ébauche d’un grand spectacle, et qu’il en donnait seulement l’idée. Les choses sont bien changées depuis, et si l’auteur des Caractères revenait aujourd’hui, il ne pourrait s’empêcher d’être surpris de la pompe et de la magnificence de ce théâtre, de la richesse des costumes, de la hardiesse et de la vérité des décorations ; mais ce qui sur-tout mettrait le comble à son étonnement, c’est ce concours prodigieux, immense d’acteurs, de chanteurs, de musiciens, de danseurs, qui font de l’Opéra le spectacle le plus étonnant de l’Europe.

Toutefois, avec toute cette pompe et cette magnificence, ce théâtre n’avait point encore tout-à-fait renoncé au privilège dont j’ai parlé. Au milieu de cette profusion de talens et de ces richesses musicales, on se surprenait quelquefois atteint d’une langueur et d’un ennui qui se manifestaient par des bâillemens réitérés ; tous ces grands héros avaient une vertu soporifique à laquelle il était difficile de résister. Une révolution s’est encore opérée de ce côté, et M. de Jouy peut se flatter d’être un des auteurs qui y ont eu le plus de part. Il a montré qu’il n’était pas rigoureusement nécessaire qu’un opéra fût froid et ennuyeux ; il a prouvé dans plusieurs de ses ouvrages, et sur-tout dans la Vestale, que des personnages qui ne s’expriment qu’en chantant pouvaient être touchans et pathétiques.

Les Abencérages n’ont pas sans doute le haut degré d’intérêt que présente la Vestale. Le sujet néanmoins est bien choisi, il est théâtral, il est sur-tout bien disposé et admirablement coupé pour la musique : on reconnaît l’homme habitué à ces sortes de compositions. Voici en quelques mots l’analyse de la pièce :

Almanzor, chef des Abencérages, vient de s’unir à Zoraïme : ce noble hymen est célébré par des danses et des fêtes guerrières ; Alémar, ennemi secret d’Almanzor, vient tout à coup déclarer que les ordres sont donnés poiur recommencer les hostilités contre les Espagnols. Les jeux cessent, et Gonsalve se retire avec les siens. Almanzor se sépare de sa jeune épouse, et vole au combat. Bientôt il revient vainqueur, et les drapeaux qu’il a conquis sur l’ennemi, augmentent la pompe et l’appareil de son triomphe. Mais l’étendart sacré a été enlevé, et sa perte est un arrêt de mort. Le conseil des vieillards s’assemble : Almanzor est condamné à l’exil. Avant de partir il veut faire à sa chère Zoraïme ses derniers adieux ; il se déguise en esclave, et se cache dans des roseaux. Zoraïme qui s’apprêtait à suivre son époux, le retrouve au moment où elle allait elle-même s’embarquer. Cependant, la haine d’Alémar n’est point encore satisfaite ; il épie les démarches d’Almanzor, et il surprend les deux époux. La loi est positive ; elle condamne à mort le jeune héros s’il reparaît dans l’enceinte des remparts ; le conseil prononce l’arrêt de mort, à moins qu’un guerrier ne vienne combattre pour lui. Un ami d’Alémar défie tous les guerriers de la tribu des Abencérages ; personne ne se présente pour le combattre : Alémar jouit déjà de son triomphe ; mais tout-à-coup Zoraïme paraît, suivi d’un inconnu qui porte un drapeau noir. Le combat commence ; le guerrier d’Alémar tombez ; on reconnaît dans l’inconnu le brave Gonzalve, qui rapporte l’étendart sacré qui lui avait été livré par la trahison d’Alémar.

Telle est à-peu-près la fable. M. de Jouy en a tiré un grand parti ; il y a de belles oppositions et des scènes vraiment dramatiques. La versification nous a paru soignée. On y reconnaît un poëte qui s’est exercé dans un genre plus élevé. Il a été bien secondé par MM. Cherubini et Gardel. M. Gaedel, toujours varié et toujours neuf, a donné de nombreuses preuves de sa fécondité et de son talent ; on a retrouvé dans ce nouveau ballet l’auteur ingénieux de tant d’inimitables compositions. Un pas de trois, dans lequel Albert danse en pinçant de la guitare, a été sur-tout très-applaudi.

On rennait dans la musique l’auteur de Lodoïska. Les chants en sont larges et majestueux.

Quelques connaisseurs trouvent qu’en général il y a trop de sévérité dans le style de cette composition ; on y retrouve cependant quelques morceaux du genre gracieux. La romance chantée par le troubadour est pleine de grâce : Eloy l’a chantée admirablement.

La voix de Lavigne n’a pas toujours été d’une extrême justesse. On n’a que des éloges à donner à Derivis, à Nourrit et à Madame Branchu.

Parmi les décorations, on a remarqué cette fameuse cour des Lions où M. de Forbin avait placé la scène dans son tableau d’Inès de Castro.

M. J.

    Personne - 1
  • CHERUBINI, Luigi (1760-1842)
  • Œuvre - 1
  • Abencérages ou L’Étendard de Grenade, Les (Jouy / Cherubini)