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Comœdia, 14 avril 1912 [Roma de Massenet]

THÉÂTRE NATIONAL DE L’OPÉRA

Avant « ROMA »

Roma, la nouvelle œuvre du maître Massenet, qui doit être représentée le 21, pour la première fois, à l’Opéra, est tirée de la Rome vaincue d’Alexandre Parodi, qui fut représentée à la Comédie-Française, quelques années après la guerre, avec Mme Sarah Bernhardt dans le rôle de Posthumia.

J’ai dit ici même, comment le maître avait été amené à concevoir une œuvre lyrique, après avoir assisté à une représentation de la tragédie de Parodi, et pourquoi ce projet avait été différé pendant un temps assez long, puisque Roma ne vit les feux de la rampe que le mois dernier à Monte-Carlo.

Dans son adaptation, sur les indications de M. Massenet lui-même, qui avait esquissé le scénario du livret, M. Henri Cain a respecté entièrement l’action.

Elle est, dans son ensemble, très impressionnante ; et certaines scènes sont animées par une rare puissance dramatique.

Rappelons en quelques mots le sujet.

Rome est vaincue par Hannibal.

Des légions conduites par Paul-Emile, qui s’opposaient à l’envahissement des Carthaginois, seul, Lentulus a pu échapper à la mort ; et, harassé, couvert de sang, il apporte la triste nouvelle, de la défaite.

Mais le Souverain Pontife, après avoir consulté l’oracle, révèle au peuple romain que ses malheurs sont le signe de la colère des dieux. Voici, ce qu’il a lu dans les feuillets d’airain :

Du lion africain, tu briseras la griffe,

Et Mars rendra l’éclat à ton glaive rouillé.

Quand le feu de Vesta, par un crime souillé,

Avant repris du jour la clarté diaphane

Brillera sur l’autel qu’un autre feu profane,

Et ce feu sacrilège est celui de Venus.

Sa perspicacité lui révèle bien vite que la vestale Fausta, fille de Fabius et Lentulus, le tribun légionnaire, s’aiment en secret. Leur amour coupable n’est connu que du seul gaulois Vestapor qui les incite à fuir, voulant ainsi rendre encore plus terrible la colère des dieux. Car il a voué à Rome une haine mortelle, et il rêve sa destruction.

Donc les deux amoureux fuiront ; il leur ouvre les portes d’un souterrain qui doit les conduire loin de la ville, et il les referme sur eux au moment où le Souverain Pontife survient pour s’emparer de la vestale.

– Trop tard, prêtre romain, hurle-t-il !

Et il meurt égorgé satisfait de sa vengeance.

Mais Fausta, prise de remords, et ne voulant point causer la ruine de sa patrie, revient se livrer au Sénat romain. Fabius, lui-même, son père, ordonne sa mort ; et c’est là que se place une scène d’une grandeur tragique vraiment impressionnante, et qui est peut-être la plus belle de la tragédie de Parodi. C’est celle où l’on voit l’aveugle Posthumia, aïeule de Fausta, conduite par Gallu, et venant chercher sa fille. Elle ignore où elle se trouve, devine un drame, et perçoit le murmure d’une assemblée. Le visage glacé et les longs voiles de Fausta la plongent dans un doute terrible. Enfin elle apprend la fatale vérité. Fausta est coupable, elle sera enterrée vivante.

Le cinquième acte nous conduit au champ scélérat. Un tombeau est ouvert devant Fausta qui va y être enfermée. Mais Posthumia ne veut point que son enfant subisse cette horrible agonie. En l’embrassant une dernière fois, elle cherche la place de son cœur, dans lequel elle enfonce un poignard.

Et pendant que le cadavre de la vestale est descendu dans la tombe, on voit paraître les légionnaires romains conduits par Scipion. La foule les acclame. Ils ont vaincu Hannibal.

*

Voici la désignation des actes. — Premier : Le Forum ; décor de Simas. — Deuxième : Le Temple de Vesta ; décor de Rochette et Landrin. — Troisième : Le Bois Sacré ; décor de Rochette et Landrin. Quatrième : Le Sénat ; décor de Bailly. — Cinquième : Le Champ scélérat ; décor de Rochette et Landrin.

Tous ces décors ont été exécutés sous la direction artistique de M. Pinchon, dont nous parlerons plus particulièrement dans quelques jours, à propos des costumes.

*

L’apparition d’une œuvre du maître qui tient incontestablement la plus grande place dans le théâtre lyrique moderne, est toujours un événement ; aussi, est-il intéressant de rappeler toutes les œuvres dramatiques qu’il a fait exécuter jusqu’à ce jour.

En laissant de côté ballets, oratorios, mélodies, chœurs, pièces de piano et musique de scène ; pour ne citer uniquement que les ouvrages du répertoire d’opéra et d’opéra-comique, on voit que Roma est le vingt-troisième. Les voici dans leur ordre chronologique :

1873 : Marie Magdeleine. – 1876 : Don César de Bazan. — 1877 : Le roi de Lahore. – 1880 : La Vierge. – 1881 : Hérodiade. – 1884 : Manon. – 1885 : Le Cid. – 1889 : Esclarmonde. – 1890 : Le Mage. – 1892 : Werther. – 1893 : Le Portrait de Manon. – 1894 : Thaïs et La Navaraise. – 1897 : Sapho. – 1899 : Cendrillon. – 1901 : Grisélidis. – 1902 : Le Jongleur de Notre-Dame. – 1905 : Chérubin. – 1906 : Ariane. – 1907 : Thérèse. – 1909 : Bacchus. – 1910 : Don Quichotte. – 1912 : Roma.

Nous savons déjà que le maître nous donnera bientôt Panurge et Amadis ; ce qui fera vingt-cinq œuvres lyriques. Ce nombre n’indique-t-il pas, à lui seul, quelle prodigieuse existence de labeur fut celle du grand compositeur. Ces vingt-cinq ouvrages forment une belle couronne de gloire, que le maître peut poser sur son front en contemplant les étapes glorieuses de sa carrière d’artiste.

L. BORGEX.

    Personne - 1
  • MASSENET, Jules (1842-1912)
  • Œuvre - 1
  • Roma (Cain / Massenet)