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Courrier des spectacles, 23 prairial an VII / 11 juin 1799 [Adrien de Méhul]

Au rédacteur du Courrier des spectacles.

Ce 21 prairial, an 7.

En rendant compte de l’opéra d’Adrien, vous avez dit que j’avais mis, peut-être, trop de raideur et de sécheresse dans la manière dont je répondais à l’abord ironique de Sabine. Comme votre observation est publique, il est juste que ma réponse et les motifs qui m’ont guidés le soient aussi ?

J’ai pour principe de ne jamais jouer un rôle sans être instruite à fond du personnage historique, des mœurs du temps, et des lieux. Je n’ai pu trouver aucun trait sur Emirène puisque le personnage est d’invention. Il est seulement dit dans Plutarque « qu’Adrien rendit à son père une jeune Parthe que Trajan son prédécesseur avait fait captive. » Dion Cassius, que j’ai consulté, ne m’a pas éclairé davantage sur le personnage d’Emirène : ce n’est donc que dans Métastasio, créateur de ce rôle et de l’amour d’Adrien pour sa captive, que je pouvais prendre quelque trait de son caractère. Connaissant un peu la langue italienne, j’ai fait une traduction d’Adrien. Le caractère d’Emirène est doux, rempli de candeur, enfin l’opposé de celui de Sabine qui est impérieux et jaloux : mais ses qualités n’excluent pas la fierté ; témoin ce qu’elle répond à Adrien dans Métastasio, lorsqu’il lui déclare son amour : « J’espérais plus d’égards de toi, seigneur ; en perdant le trône on ne perd point la fierté : si les biens dépendent de la fortune, le cœur est à soi. » D’après ces traits, voudriez vous que lorsque Sabine la traite d’esclave et chercher à l’humilier, elle s’abaissât devant-elle ?... Non, sans doute : je me garderai bien de suivre ici Métastasio, qui fait baiser la main de Sabine par Emirène : ce mouvement est dans les mœurs italiennes, mais non dans les nôtres, et encore moins entre deux personnes égales au moins par la naissance : Sabine n’est qu’une nièce de Trajan, Emirène est fille de Cosroès ; d’ailleurs Emirène n’est point coupable ! est-elle responsable de l’amour d’Adrien pour elle ? le premier moment où Sabine l’outrage en la croyant complice doit-être écouté, je crois, avec surprise et fierté ; ensuite la bonté de son caractère lui fait plaindre Sabine, que la passion aveugle, et lui pardonner ; et tout ce qu’elle dit tend à la faire revenir de son erreur. Je crois n’avoir mis ni raideur, ni sécheresse dans mes réponses, et surtout lorsque je lui dis :

 

De vos soupçons cruels ; connaissez l’injustice.

Vous voyez si mon cœur est rempli d’artifice.

Enfin, mon intention a été de ne mettre que la fierté et le calme qui convient à l’innocence soupçonnée et la candeur de l’âge d’Emirène. Je risquerais souvent de me tromper, si, malgré mes recherches je m’en rapportais toujours à mes propres réflexions. Mais je me décide aussi d’après les conseils de personnes instruites et éclairées : c’est d’après leur approbation que j’ai joué cette scène ainsi ; comme je désire n’être pas jugée selon l’apparence, mais d’après mes motifs, je vous prie de vouloir bien insérer cette lettre dans votre prochain numéro.

Vous obligerez infiniment

Élise Henry

Artiste du théâtre de la République et des Arts.

P. S. Comme je finissais cette lettre, m’arrive le journal d’Annonces qui dit, que le rôle d’Emirène conviendrait mieux à l’entendre des moyens de la citoyenne Chéron qu’aux miens ; le rôle est en effet très fort : des morceaux de chants en action, toujours en scène surtout au second acte ; j’observe qu’il faut beaucoup de prudence pour conserver ses moyens avec égalité jusqu’à la fin et j’ose croire les avoir ménagés pour cet objet et n’avoir pas été au-dessous du rôle ? à moins qu’il ne faille crier ?... Mais crier n’est pas chanter : (je pourrais faire un chapitre sur ce sujet qui ne serait pas des moins intéressants dans ce moment). Ensuite il dit que je n’y mets point de couleur ! il n’en a qu’une tremblante pour son père et son époux : elle ne fait que supplier Adrien pour eux depuis le commencement jusqu’à la fin ; il dit aussi que j’y suis peut-être un peu froide ; je ne sais s’il m’a trouvée telle dans l’air du second acte que j’adresse à Adrien pour demander la grâce de mon époux et dans la finale qui termine ce même acte ? Voudrait-il que j’aie le caractère prononcé de Sabine ?... Ce serait vouloir qu’Iphigénie ait celui de Clytemnestre.

Emirène est toute jeune ; elle a toute la candeur et la douceur de son âge. Voyez dans le premier acte lorsqu’elle implore Arien pour elle-même, et lui adresse ces paroles :

On dit qu’à votre char indignement traînée,

Dans Rome avec mépris je dois être menée ;

Plutôt que de souffrir cet outrage odieux ;

Vous verriez Emirène expirer à vos yeux.

Si Sabine était dans la même situation, elle lui dirait : « César, tu n’auras pas la gloire de me traîner à ton char : plutôt que de souffrir cet affront, je me percerai le cœur à tes yeux. »

La bonne, la douce Emirène se laissera mourir, et voilà la différence. Elle doit contraster d’ailleurs avec les têtes exaltées qui l’environnent, celle d’Adrien l’est par l’amour, Sabine par la jalousie, Cosroès par la haine : Emirène seule, au milieu de tant de revers, n’a que ses larmes pour désarmer son persécuteur.

J’observe encore au citoyen rédacteur du journal d’Annonces que l’intérêt de l’auteur est garant qu’il ne m’aurait pas confié son rôle, s’il ne m’avait cru capable de le remplir. Ennemie de la cabale et de l’intrigue, je n’ai jamais su obtenir un rôle par leurs moyens. Celui-ci m’a été donné volontairement comme celui d’Anaïs dans Anacréon. Comme les personnes qui ne m’ont pas vu jouer pourraient me juger d’après le journal d’Annonces, je crois devoir en appeler à la scène. Je prie le citoyen rédacteur même de m’y prêter quelque attention, et de me juger surtout avec moins de prévention.