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Gazette musicale de Paris, 2 février 1834 [Institut. Concours de musique et voyage d'Italie du lauréat]

INSTITUT. 
CONCOURS DE MUSIQUE ET VOYAGE D’ITALIE DU LAURÉAT. 

On sait comment se fait le concours musical de l’Académie des beaux-arts. Une cantate composée de trois airs et de trois récitatifs, presque toujours pour un seul personnage, commençant par un lever de l’aurore et finissant par un air de désespoir ; le tout avec orchestre est ordinairement de thème proposé aux candidats. Quand la partition complète est écrite, on assemble des peintres, des sculpteurs, des architectes, desgraveurs en médaille et en taille-douce, auxquels, par faveur spéciale sans doute, les cinq membres de la section de musique sont adjoints, les hommes de lettres et les poètes seuls étant exclus de l’aréopage. Un pianiste et un chanteur se présentent et font entendre à deux, au jury qui doit souvent décider de l’existence entière d’un compositeur, l’ouvrage écrit pour quatre-vingts musiciens. Puis les graveurs en taille-douce, les sculpteurs, les architectes et les peintres décident à la majorité des voix, du mérite d’une composition d’orchestre exécutée sur le piano. 

Il en est toujours ainsi depuis longues années ; l’Académie est un concile qui ne peut errer ; donc une fois l’infaillibilité de l’Institut reconnue, on conçoit son statu quo. Tous les ans la même cérémonie a lieu de la même manière. Le même chanteur, le même pianiste, exécutent des partitions (qui sont à peu près aussi toujours les mêmes) ; les prix donnés avec le même discernement sont distribués chaque année avec la même solennité. Tous les ans, le même jour, à la même heure, après la distribution des prix, debout sur la même marche du même escalier de l’Institut, le même académicien répète la même phrase au lauréat qui vient d’être couronné. Le jour est le premier samedi d’octobre ; l’heure, la quatrième de l’après-midi ; la marche d’escalier, la troisième ; l’académicien, tout le monde s’en doute ; la phrase, la voici : 

« Allons, jeune homme, macte animo ; vous allez faire un beau voyage... la terre classique des beaux-arts... la patrie des Pergolèse, des Piccini… un ciel inspirateur... Vous nous reviendrez avec quelque magnifique partition. Vous êtes en beau chemin. » 

En effet, c’est un beau jour pour les lauréats de l’Institut que le premier samedi d’octobre. Ce jour-là, les orgueils de famille se gonflent et éclatent, car un mois n’est pas encore écoulé depuis que le père, la mère, la tante et le grand-oncle se sont trouvés, sans savoir comment, père, mère, tante et grand-oncle d’un fils ou d’un neveu grand homme. 

Pour celte glorieuse journée les académiciens endossent leur bel habit brodé de vert ; ils rayonnent, ils éblouissent. Ils vont couronner solennellement, un peintre, un sculpteur, un architecte, un graveur en médaille ou en taille-douce, et un musicien. Grande est la joie au gynécée des muses. Que diable viens-je d’écrire ?... cela ressemble à un vers, à part l’hiatus et un pied de trop !!! C’est que j’étais déjà loin de l’Académie et je songeais (bien à propos de botte, en vérité), à cette strophe de V, Hugo. 

           Aigle qu’ils devaient suivre, aigle de notre armée,
           Dont la plume sanglante en cent lieux est semée,
           Dont le tonnerre un soir s’éteignit dans les flots ;
           Toi qui les a couvés dans l’aire maternelle,
           Regarde, et sois contente, et crie et bats de l’aile,
           Mère, tes aiglons sont éclos.

C’est sans doute parce que ce sont des aiglons, qu’on envoie tous les lauréats indistinctement en Italie contempler le soleil de plus près. Vous me direz que les musiciens n’ont que faire de l’Italie, que nous avons à Paris les meilleurs chanteurs du monde rassemblés à grands frais des quatre coins de l’Europe, les Rublni, Tamburini, Lablache, David, Grisi, Sontag, Malibran, Schrœder ; que nous entendons au Théâtre Italien tous les ouvrages un peu remarquables écrits par les compositeurs ultramontains, depuis Rossini jusqu’à Vaccaï, depuis le Barbiere jusqu’à Chiara di Rosemberg, vous me jetterez encore à la tête cette vieille histoire, qu’on a exécuté à Paris les chefs-d’œuvre de toutes les écoles musicales, allemande, italienne et française, que nous y admirons même un ouvrage de Rossini, inconnu aux trois quarts de l’Italie, Guillaume Tell ; mais ce sont des raisons, il ne s’agit pas de ça. Revenons à nos aiglons. C’est donc le premier samedi d’octobre que leur mère (l’Académie !!!) est contente et crie et bat de l’aile

Pauvre mère ! ah ! c’est qu’elle aime ses nourrissons, voyez-vous ; elle les a couvés avec tendresse, elle n’est marâtre pour aucun ; et s’il en est dans le nombre qui ressemblent à des hiboux, à ces petits monstres rechignés dont parle La Fontaine, plutôt qu’à des aigles, ce n’est pas sa faute, et elle n’établit point entre eux de distinction. 

Le jour de la séance solennelle, la cantate qui a remporté le premier prix est enfin exécutée complètement. C’est un peu tard ; il aurait peut-être mieux valu convoquer l’orchestre avant de prononcer le jugement, et les dépenses qu’occasionne cette exécution tardive sont assez inutiles, puisqu’il n’y a plus à revenir sur la décision portée ; mais l’Académie est curieuse, elle veut connaître l’ouvrage qu’elle a couronné, c’est un caprice de femme en couches... elle le veut... L’orchestre se rassemble donc tout entier ; il n’y manque rien. Les instrumens à cordes y sont, les deux flûtes, Ies deux hautbois, Ies deux clarinettes (je dois cependant à ta vérité de dire que cette précieuse partie de l’orchestre est complète depuis peu seulement. Quand l’aurore du grand prix se leva pour moi, il n’y avait qu’une clarinette et demie ; le vieillard non illustre chargé depuis un temps immémorial de la partie de première clarinette, n’ayant plus qu’une dent, ne pouvait faire sortir de son instrument asthmatique que la moitié des notes, tout au plus). On y trouve les quatre cors, les trois trombonnes, et jusqu’à des trompettes à pistons, instrumens modernes ! Voilà qui est fort. Eh bien c’est comme je vous le dis. L’Académie ce jour-là ne se connaît plus ; elle fait des folies, de véritables extravagances ; elle est contente et crie et bat de l’aile, ses hiboux (ses aiglons voulais-je dire) sont éclos. Chacun est à son poste, M. Grasset, armé de l’archet conducteur, donne le signal. Le soleil se lève ; solo de violoncelle... léger crescendo. 

Les petits oiseaux se réveillent. Solo de fluttttt-te, cadences de violons. Les petits ruisseaux murmurent, solo d’altos. Les petits agneaux bêlent, solo de hautbois ; et le crescendo continuant, il se trouve que quand les petits oiseaux, les petits ruisseaux et les petits agneaux ont été entendus successivement, le soleil est au zénith, et qu’il est midi tout au moins. Le récitatif commence : « Déjà le jour naissant, etc. » Suivent, le premier air, le deuxième récitatif, le second air, le troisième récitatif, et le troisième air où le personnage expire ordinairement, mais où le chanteur et les auditeurs respirent. M. le secrétaire perpétuel prononce à haute et intelligible voix les noms et prénoms de l’auteur, tenant d’une main la couronne de laurier artificiel qui doit ceindre les tempes du triomphateur, mais qui n’est bonne à rien, et de l’autre une médaille d’or véritable qui lui servira à payer son terme avant le départ pour Rome. Elle vaut 160 francs : j’en suis certain. Le lauréat se lève :

           Son front nouveau tondu, symbole de candeur,
           Rougit, en approchant, d’une honnête pudeur. 

Il embrasse monsieur le secrétaire perpétuel. On applaudit un peu. À quelques pas de la tribune de monsieur le secrétaire perpétuel, se trouve le maître illustre de l’élève couronné ; l’élève embrasse son illustre maître : c’est juste. On applaudit encore un peu. Sur une banquette du fond, derrière les Académiciens, le papa et la maman du lauréat versent silencieusement des larmes de joie ; celui-ci enjambant les bancs de l’amphithéâtre, écrasant le pied de l’un, marchant sur l’habit de l’autre, se précipite dans les bras de son papa et de sa maman, qui cette fois sanglotent tout haut : rien de plus naturel : mais on n’applaudit plus, le public commence à rire. À droite du lieu de la scène larmoyante, une jeune personne fait des signes au jeune héros : celui-ci ne se fait pas prier, et déchirant au passage la robe de gaze d’une dame, déformant le chapeau d’un dandy, il finit par arriver jusqu’à sa cousine. Il embrasse sa cousine. Il embrasse quelquefois même le voisin de sa cousine. On rit beaucoup. Une autre femme placée dans un coin obscur et d’un difficile accès, donne quelques marques de sympathie que l’heureux vainqueur se garde bien de ne pas apercevoir. Il vole embrasser aussi sa maîtresse, sa future, sa fiancée, celle qui doit partager sa gloire ; mais dans sa précipitation et son indifférence pour les autres femmes, il en renverse une d’un coup de pied, s’accroche lui-même à une banquette, tombe lourdement, se relève rouge comme une écrevisse et sans aller plus loin, renonçant à donner la moindre accolade à la pauvre jeune fille regagne sa place suant et confus. Cette fois on applaudit à outrance, on rit aux éclats ; c’est un bonheur, un délire : c’est le beau moment de la séance académique, et je sais bon nombre d’amis de la joie qui n’y vont que pour cette scène. Je ne dis pas cela par rancune contre les rieurs, car je n’eus pour ma part, quand mon tour arriva, ni père, ni mère, ni cousine, ni maître, ni maîtresse à embrasser. Mon maître était malade, mes parens absens et mécontens ; pour ma maîtresse… Oh ! elle était loin... bien loin... Je n’embrassai donc que monsieur le secrétaire perpétuel et je doute qu’en l’approchant on ait pu remarquer la rougeur de mon front ; car, au lieu d’être nouveau tondu, il était enfoui sous une forêt de longs cheveux roux, qui, avec d’autres traits caractéristiques, ne devaient pas peu contribuer à me faire ranger dans la classe des hiboux. Toutefois, quelque oiseau de nuit que je fusse, il n’en fallut pas moins partir pour l’Italie ; cette terre chérie du soleil et des poètes, qui reçoit aussi malheureusement les fades baisers du sirocco et des marchands de cavatines. En consultant mes souvenirs sur ce beau voyage, je trouve une ligne de démarcation bien distincte tracée entre mes impressions musicales et le riche trésor de poésie que l’art ancien et moderne, la nature sauvage et la nature civilisée étalaient à l’envi sous mes pas. Ici une mystification ; là un enchantement continuel. D’un côté platitudes stupides, de l’autre hymne sublime d’amour et d’enthousiasme s’élevant de la terre aux cieux, et répété plus beau par les cieux à la terre. Examinons les deux faces inégales de cette médaille. 

En débarquant à Livourne, je trouvai une petite horreur de musique, misérable, pâle, exténuée, semblable à ces maigres danseuses qui, vêtues d’une veste rouge brodée de galons de cuivre et d’un pantalon blanc taché de boue, étalent pour quelques sous leurs lascifs mouvemens aux yeux des matelots du port. J’avais, il est vrai, entendu à Marseille, comme adieu de la France, le Tableau parlant de Grétry ; et, franchement, la muse italienne, toute chargée qu’elle fût de sales oripeaux, me déplut infiniment moins que la vieille muse provinciale française, dont le nez, armé de lunettes, sentait le tabac de dix pas. À Florence, la première représentation d’un ouvrage nouveau de Paccini me fit voir comment on pouvait faire un opéra avec une phrase, encadrée dans un tissu de réminiscences. En musique sacrée, je n’eus à admirer que la sensibilité profonde, le génie homérique, l’imagination toute shakespearienne d’un organiste, qui, aux funérailles du jeune Napoléon Bonaparte, fils de la reine Hortense, mort à vingt ans, exprimait sa religieuse douleur, sur le colossal instrument en sifflotant dans le haut du clavier tarentelles, saltarelles, bourrées, et autres petits airs gais. J’appris à cette époque par les journaux français la mise en scène de l’Euryanthe de Weber. On l’exécutait à la fois à l’opéra et au théâtre allemand de Paris

À Gênes, j’assistai à une représentation de l’Agnese de Paër ; madame Ferlotti daignait chanter le rôle d’Agnese, mais fort doucement, en cantatrice qui sait à un franc près ce que son gosier lui rapporte par année. Aussi son désespoir ne m’effraya-t-il guère plus que la folie de fortsage père. 

Cependant de quoi aurais-je pu me plaindre ? J’étais à Gênes, patrie de Paganini, et j’avais l’agrément de voir par les feuilletons des Débats que cet étonnant violoniste donnait des vertiges à toutes les organisations musicales de Paris

À Rome, j’ai admiré une multitude de choses. Zadig et Astartea d’abord, de M. Vaccaï, partition dans laquelle il n’y a d’extraordinaire que deux grosses-caisses et un tambour de régiment. À l’orchestre du théâtre d’Apollo, où j’entendis cet intéressant ouvrage, ainsi qu’à celui du théâtre Valle, il n’y a qu’un seul violoncelle. Jugez de l’effet que peut produire la partie de basse dans des salles immenses comme celles que je viens de nommer ! À la procession de la Fête-Dieu (Corpus Domini) deux musiques militaires distantes de vingt pas l’une de l’autre, et jouant toutes les deux à la fois dans deux tons différens, accompagnaient l’hostie sainte et les images de la Vierge de leur impie et brutale cacophonie. Un aveugle aurait pu croire au renouvellement des Bacchanales. En entrant dans Saint-Pierre, dans cet immense et sublime temple dépositaire des pensées intimes des plus grands génies de l’Italie, je ne pus m’empêcher de frissonner en pensant à la musique qu’on devait y entendre. Grand Dieu ! me disais-je, si l’art musical s’y élève à la hauteur des autres arts, je vais être écrasé d’admiration. L’exécution de ces merveilles doit être colossale. Le chœur des quatre mille Lévites du temple de Salomon n’est pas de trop pour ces voûtes michelangesques ; il y faut un orgue animé par les vents, et le temps pour chef d’orchestre… J’entendis plus tard le fameux Miserere de la semaine-sainte. Hélas ! je ne veux dire ce que j’en pense... Pour me consoler de la mystification (que je ne puis m’empêcher du reste de trouver excellente), je lus le lendemain dans l’Avenir une analyse de la symphonie avec chœurs de Beethoven, qu’on venait de monter magnifiquement au Conservatoire de Paris

À Naples, je suis allé un soir me rafraîchir dans la vaste salle de Saint-Charles ; il n’y avait guère plus de trente personnes au parterre. Ou jouait un opéra de Mercadante, Zaïra, qui ne m’a rien fait du tout. L’exécution en était fort convenable, et infiniment supérieure sous tous les rapports, à ce que j’avais entendu jusqu’alors en Italie. Une glace que je pris en sortant, me fit pourtant beaucoup plus de plaisir que cette musique. La compensation ordinaire m’attendait. Je vis cette semaine, dans les feuilles françaises, que Meyerbeer venait de donner, avec un immense succès, son Robert-le-Diable, à l’Opéra de Paris. Pendant mon séjour à Rome, j’eus l’occasion de faire la connaissance et d’apprécier l’admirable talent de Félix Mendelsohn. Impatienté de tout ce qu’il entendait, il voulut un jour se désinfecter avec le grand septuor de Hummel. Vains efforts ! peine perdue ! Après bien des recherches minutieuses et d’inutiles essais, il fallut reconnaître que la ville de Rome n’avait pas six artistes capables d’accompagner décemment le pianiste prussien. Ils ont du reste une naïveté charmante dans leur orgueil national. Ils sont persuadés que la musique n’existe pas hors des frontières d’Italie. Je demandais au marchand de musique de la place d’Espagne, un morceau de Weber : « Cosa e questo Vebere ? me répondit-il, Francese, Tedesco ? caro moi ! quello non e conosciuto. » Leurs affiches de théâtre sont impayables. J’ai lu imprimée l’annonce suivante : « Il magico quartetto del tanto applaudito opera di Blanca e Faliero, musica del celeberrimo maestro, illustrissimo cavaliere Rossini. » Ouf. 

Tout cela je l’ai vu, et je ne parle que d’après des impressions directement personnelles. Que le hasard m’ait mal servi, cela se peut, je souhaite plus de bonheur à ceux qui viendront après moi. En tous cas, ce n’est que sous ce rapport seulement, que je trouve le voyage d’Italie ridicule pour un musicien. Sous tout autre, son influence doit être grande sur les imaginations ardentes et poétiques. C’est en lettres de feu que je vois encore tracés dans ma mémoire ces mots, premiers anneaux d’une chaîne de beaux souvenirs : Plaine de Rome, aride, déserte, sombre. Après une fatigante journée de chasse, assis sur les ruines ruinées d’un temple antique, au sommet d’un de ces tristes monticules dont la plaine est couverte, et seul, j’ai écouté avec un profond recueillement le grave chant des cloches de Saint- Pierre, dont la croix d’or étincelait à l’horizon. Le jour de Pâques, mêlé à tout ce peuple bigarré, qui s’agite et bruit en vingt langues différentes, j’ai reçu la bénédiction que tous les ans à cette époque le pape répand sur la ville et le monde du haut du balcon pontifical, entouré des pompes du Vatican, salué par les cris de joie des sauvages montagnards des Abbruzzes, dont l’enthousiasme éclate rival des trompettes et des canons du fort Saint-Ange. — Perdu à minuit dans le cratère du Vésuve un vague sentiment d’effroi a fait battre mon cœur, aux sourds râlemens, aux cris de fureur, qui s’échappaient de sa bouche. Des tourbillons de flammes et des roches fondantes dirigées contre le ciel comme de brûlans blasphèmes, retombaient, roulaient sur les flancs de la montagne, et s’arrêtaient en fin pour former un ardent collier sur la vaste poitrine du volcan. Sur ma tête le ciel étoile ; à mes pieds la mer de Naples illuminée de mille feux de pêcheurs ; des torches errantes dans les hauteurs ; des voix au fond des prépices ; des cris au loin ; et tout près, le pétillement de la lave, des bouffées de gaz, s’échappant avec violence de ces soupiraux de l’enfer… Je me crus au sabbat, sur le Blocksberg. — J’ai parcouru tristement le squelette de cette désolée Pompeia, et spectateur unique j’ai attendu sur les gradins de l’amphithéâtre, la tragédie d’Euripide ou de Sophocle, pour laquelle la scène paraît encore préparée. — Couché au soleil sur la grève, comme un boa qui digère, j’ai admiré à midi la mer faisant la sieste, et les plis moelleux de sa robe azurée, et le bruit flatteur avec lequel elle l’agile doucement. — Puis le Pausilippe, le soleil couchant, le cap Misène, la baie de Baïa, les souvenirs virgiliens ; Turnus, Pallas, le bon Évandre, Énée, et les bataillons de héros aux panaches flottans, dont le génie du poète a peuplé ce rivage. — Lodi enfin, avec son pont célèbre, où j’ai passé deux heures, plongé dans une triste et profonde rêverie ; songeant aux jours qui ne sont plus, à cette grande gloire éteinte, à cette perfide destinée qui vint prendre par la main, 

           Le tribun, jeune et fier, amaigri par des veilles
           Que des rêves d’espoir emplissaient de nouvelles,

pour l’amener... mourir de l’œil à Sainte-Hélène. Oh ! si tel est le point de vue sous lequel on envisage le voyage d’Italie pour les musiciens, oui, certes, répondrai-je, tout chante dans ce beau pays : les cieux, la mer, la terre et les montagnes. Oui, oui, c’est un immense et sublime concert, c’est la plus haute, la plus intime poésie musicale ! Mais il serait mieux, en ce cas, d’accorder aux lauréats de l’Institut, la liberté pleine et entière d’errer suivant leur caprice, soit aux cimes décharnées de l’Apennin, soit aux riches plaines milanaises, soit aux îles napolitaines et siciliennes, de parcourir cette terre féconde, mus seulement par leurs sympathies individuelles, depuis les Alpes jusqu’à l’Etna, depuis Milan jusqu’à Messine ; au lieu de les envoyer spécialement à Rome, où ils perdent un temps si précieux avec le jeu du disque, l’orvieto, les cailles et les modèles. Au lieu de passer les trois quarts de leur temps dans les États du pape, et d’employer seulement les six derniers mois de leur séjour en Italie à explorer, tant bien que mal, les autres parties de ce magnifique jardin, il serait plus raisonnable peut-être qu’ils fissent le contraire. Mais l’Accademia di francia de Rome, est fille de l’Académie française de Paris ; la routine, d’ailleurs, a de longs bras, et peut enlacer même au-delà des monts les artistes assez jeunes pour avoir encore l’illusoire espérance d’échapper à ses atteintes. 

J’en étais là de mon homélie, quand le hasard a fait tomber entre mes mains les paroles de la cantate que l’Institut vient de donner pour le concours musical de cette année. Je ne puis résister au désir de faire apprécier au lecteur le mérite extraordinaire de ce poème. On sait qu’un lever de l’aurore est obligé dans les cantates académiques ; je suis forcé d’avouer que celle qui nous occupe doit être rangée dans les exceptions. En effet, parmi les beautés dont elle brille, on remarquera avec surprise deux aurores, au lieu d’une dont on se contentait ordinairement. Il est vrai qu’il y a deux personnages, et il est bien juste que le soleil se lève au moins une fois pour chacun. 

LE CONTREBANDIER ESPAGNOL.
(La scène se passe en Espagne et aux Pyrénées.)
Premier récit :
ALVAR
C’est bien ici le lieu du rendez-vous promis ;
Et de mille rivaux empressés à lui plaire :
Si Claire a pu tromper les regards ennemis,
Avant que de ces monts la cime ne s’éclaire [premier lever de l’aurore pour M. Alvar],
Je le verrai, l’amour me l’aura donc permis. 
PREMIER AIR
Ma Clair est si jolie,
Je l’aime tant,
Je veux toute ma vie
En dire autant ;
Et si son cœur n’appelle
D’autres amours,
En n’aimant jamais qu’elle Aimer toujours.
Ma Claire est si jolie,
Qui la verrait
D’abord et pour la vie
L’adorerait.
Ah ! si son cœur n’appelle
D’autres amours,
Je veux en n’aimant qu’elle
Aimer toujours.

Ce bon Alvar ! il aimera toujours Claire et n’aimera qu’elle pourvu cependant que le cœur de Claire n’appelle une douzaine d’autres amours à titre de passe-temps. Simple et naïf enfant des Pyrénées ! tu me touches, tu m’émeus, va. Silence ! voilà mademoiselle Claire qui s’avance et M. Alvar entend déjà la romance, dont la mesure accompagne ses pas. 

ROMANCE.
Claire
Mon aimable et douce patronne
Protégez-moi, protégez nous ;
Vous devez, si vous êtes bonne,
Me donner Alvar pour époux.
Je l’aime bien plus que moi-même,
Et dans les cieux vous savez bien
Qu’on est sauvé lorsque l’on aime ;
Tant l’amour est vraiment un bien !!!!!!
!!!!!!!!!!!!!!!!

Ah ça, mais voilà qui est plus que romantique ; c’est du frénétisme tout pur. II y a blasphème, oui, blasphème. Qui jamais se fût avisé de mettre en doute la bonté des habitans des cieux, celle surtout de la patrone de Claire, femme rare qui vécut et mourut en sainte, et devait savoir, mieux que personne, si l’amour est vraiment un bien. Oh ! oh !!! 

Mademoiselle Claire apercevant son amant s’écrie, 

           Alvar, viens près de moi, l’air est doux et tranquille,
           L’Aurore de ses feux réchauffe nos coteaux.

Deuxième lever de l’aurore pour mademoiselle Claire. 

           Viens, cette paix du cœur est si douce et si tendre ;
           J’aime tant ces rochers quand tu les embellis.
           Alvar, veux-tu me faire entendre
            Quelqu’un des airs de ton pays ?...

Allons, voyons M. Alvar, ne vous faites pas prier. Si vous êtes bon, vous nous ferez entendre quelqu’un des airs de votre pays. Alvar répond à Claire : 

           Je le veux bien ; mais, jeune fille,
           Ma voix à tes accens ne peut s’associer.
           Je n’ai pas ta voix fraîche et ta façon gentille,
           Et ne suis qu’un contrebandier. 

Ah ! je respire, je mourais de peur qu’il ne refusât. Il le veut bien. Mais il nous prévient qu’il n’est qu’un... quoi donc ? ah ! un contrebandier. 

II chante donc le Boléro. Viennent des soldats pour prendre ou tuer le chanteur contrebandier, M. Alvar. Alors mademoiselle Claire au désespoir s’écrie :

           Avec toi je pourrai souffrir,
           Avec toi seul je veux mourir.

Pendant ces touchantes exclamations de mademoiselle Claire, les soldats sont toujours occupés à assassiner son amant. On entend des coups de feu. 

Claire
Ah !
Alvar
Qu’as-tu donc ?
Claire
Alvar !!
Alvar
Elle chancelle !
Claire
Tiens, vois mon sang !
Alvar
Infortuné !
Les lâches ont porté sur elle
Le coup qui m’était destiné.

Ah ! je te vengerai.
Claire
Qu’importe la vengeance !
L’amour comme la mort a besoin d’indulgence.

Au fait, elle a raison, cette bonne Claire. Qu’importe la vengeance ? dites-le-moi. D’ailleurs, comme elle ajoute fort clairement : 

           L’amour comme la mort a besoin d’indulgence.

Peut-être aussi : 

           La mort comme l’amour, etc.

Ou encore : 

           D’indulgence a besoin l’amour comme la mort.
           Belle marquise, mourir vos beaux yeux d’amour me font. 

Tiens, je cite M. Jourdain. Ah ! M. Jourdain ! Ali bala, bala, chou. J’ai des vertiges. Je n’y vois plus. Je savais bien que la poésie me jouerait quelque mauvais tour. Oh ! maudit poète frénétique ! avec tes idées exaltées, tes passions dévorantes, tes vers rongeurs ; tu me bouleverses le cœur et la tête. Je parie que je suis fou. Au nom de Dieu dites-moi ce qu’il en est. 

H. Berlioz.

    Personne - 1
  • BERLIOZ, Hector (1803-1869)
  • Thème - 1
  • Prix de Rome – Concours de composition musicale
  • Livret - 1
  • Contrebandier espagnol, Le (Amédée de Pastoret)