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L’Art musical, 11 janvier 1866 [audition prix de Rome]

CONSERVATOIRE. Renaud dans les Jardins d’Armide, cantate de M. Charles Lenepveu, prix de Rome de 1865.

Dieu soit loué, nous n’entendrons plus les cantates couronnées dans ce nid à rats qu’on appelle l’Institut ! Sans doute, nous n’aurons plus la chance d’en voir représenter une tous les dix ans sur notre première scène lyrique, mais, du moins, la nouvelle détermination a-t-elle cela de bon, que quelque soit le lauréat et de quelque côté que souffle le vent de la faveur, la cantate sera exécutée chaque année au Conservatoire. Peut-être même, un jour, la direction de cet établissement utile se mettra-t-elle en frais de trois costumes et d’un décor en toile brossée à la colle ; c’était même ce qui devait avoir lieu cette année, mais les dieux et le Conservatoire en décidèrent autrement. Quoiqu’il en soit, jeudi dernier, la cantate de M. Lenepveu a été exécutée, pour l’inauguration de la salle de théâtre restaurée, avec le concours de Mlle Roze, de MM. Capoul et Petit, et d’un orchestre recruté parmi les musiciens de l’Opéra, que dirigeait M. George Hainl. Une comédie de Pigault-Lebrun, jouée par les élèves, et une remarquable ouverture composée pour la circonstance par M. Th. Dubois, prix de Rome de 1861, qui finit son temps cette année, ont complété cette fête artistique, à laquelle avaient été conviés tous les musiciens de la capitale. L’ouverture de M. Dubois est une œuvre bien faite et brillante, au coloris Wéberien ; le style en est noble, la coupe excellente ; elle renferme, en outre, des effets de sonorité remarquables. C’est un bon prélude aux ouvrages futurs du jeune maître de chapelle de Sainte-Clotilde. La cantate de M. Lenepveu est, chacun le sait, car on en a beaucoup parlé lors de son apparition, l’une des meilleures compositions de ce genre. L’auteur a dû résoudre avec talent le problème difficile de réunir dans un très petit cadre tous les éléments dont se compose un grand ouvrage ; l’amour, la passion, la jalousie, la haine se sont tour à tour présentés sous la plume rimante de M. du Locle, l’heureux auteur des paroles, sans omettre l’orage de rigueur avec vents déchaînés et flots en courroux, qui, veuf de vers officiels, laisse le champ libre à l’imagination du candidat. L’introduction d’orchestre, qui se compose d’une phrase poétique, dite par le violoncelle, précédée d’un élégant appel de cors, a de suite acquis tout son public à M. Lenepveu ; une salve de bravos, qu’avaient préparée de fréquents murmures approbateurs, en marqua la fin. Après un récitatif, où Renaud vante les Jardins d’Armide, et une romance, dont le motif a servi dans l’introduction, où il appelle de ses vœux la nuit qui doit abriter ses amours, on entend comme un frémissement lointain, comme un battement d’aile dans le feuillage : c’est Armide qui vient au rendez-vous, portée sur un nuage que pousse le zéphyr. À cette voix aimée, la joie du chevalier éclate en transports. « C’est l’enchanteresse, » s’écrie-t-il, et par ses accents passionnés, il impose à la nature toute entière de se prosterner devant la déesse. La scène qui retrace l’ivresse amoureuse des deux amants est d’une poésie délicieuse : c’est un rêve où l’imagination de l’auteur a prêté ses couleurs tendres ; c’est l’amour dans tout son charme ; un ensemble, que ramène dans son cours à deux reprises l’amoureux dialogue de Renaud et d’Armide, rend bien l’état extatique dans lequel se trouvent leurs deux cœurs, fiction brisée par l’accent du cor d’Ubaldo, le compagnon de Renaud qui s’avance, protégé par un rameau magique, dans les jardins enchantés de la déesse. La phrase qui revêt les paroles de reproche à l’amant énervé d’Armide, est d’une grande élévation ; c’est le cri : Aux armes, rendu avec grandeur, avec autorité ; cette phrase, si différente de ce qui a précédé, ouvre une voie nouvelle au reste de cette composition. Le trio qui suit est plein d’ardeur : le voile tombe des yeux de Renaud ; la gloire lui apparaît ; à travers le nuage déchiré, il voit s’entrechoquer les légions de braves. En vain, Armide veut le retenir par ses cris déchirants, Ubaldo l’entraîne. Alors elle commande aux éléments de se déchaîner, à la foudre d’éclater ; une symphonie vigoureuse, mais exempte du tapage de convention, rend ce tableau de désolation. Le palais enchanté n’existe plus et l’on entend la voix des deux croisés qui se perd dans le lointain. Ainsi finit ce petit drame, dans lequel M. Lenepveu, malgré toutes les conditions imposées, dont la moins rude n’est pas l’obligation d’observer religieusement le texte donné, a fait preuve de la plus essentielle des qualités ; nous avons nommé l’inspiration, cette fleur qui s’épanouit si rarement dans le cœur des musiciens, quelque soin qu’ils prennent de sa culture, fleur de serre le plus souvent sans couleur et sans parfum ; et ce qui n’est pas moins digne de remarque, c’est que M. Lenepveu soigne ses accompagnements de façon à doubler le prix de ses heureuses idées musicales. Donc, espérons-le, c’est un maître que nous aurons, plus tard, dans celui qui était encore hier le brillant élève de MM. Ambroise Thomas et Augustin Savard.

EDMOND NEUKOMM.

    Personne - 1
  • LENEPVEU, Charles (1840-1910)
  • Thèmes - 2
  • Lieux de musique – Salle du Conservatoire
  • Prix de Rome – Concours de composition musicale