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L’Art musical, 30 juin 1881 [prix de Rome]

CONCOURS DE L’INSTITUT.

Nous avons assisté samedi à l’audition des cantates des concurrents au prix de Rome, et nous sommes heureux de constater que, pendant les cinq années où nous avons exactement suivi ces concours, nous n’avons jamais entendu un ensemble d’œuvres aussi satisfaisant que celui-ci. L’Institut, et surtout la section de musique, n’a pas été de notre avis, car cette dernière, à la majorité de cinq voix sur huit membres, a déclaré qu’il n’y avait pas lieu de décerner le premier prix. Il ne faut pourtant pas que nos lecteurs s’imaginent que le talent des concurrents soit pour quelque chose dans cette sévérité du jury, non. L’absence de ce premier prix vient uniquement de ce que M. Massenet, commençant à prendre une trop large place comme professeur de composition (il est tout seul !…), on trouve que ses élèves ont trop de succès, et, comme le disait hier un membre de la commission, « on veut entraver son influence sur la jeune école ». Voilà qui fait bien le compte des malheureux jeunes gens qui prennent part au concours ; et surtout bien le compte de M. Blanc, par exemple, qui, depuis 1877, époque à laquelle il a eu son second grand prix, monte courageusement en loge chaque année, après un travail acharné et consciencieux pour gagner le grand prix, et à qui l’on vient dire, au bout de ces quatre ans, qu’on veut l’empêcher de « subir l’influence de son maître », alors que ce maître s’appelle Massenet, et qu’il est le seul, d’ailleurs, qu’on ait mis à sa disposition. On a dit, on a même affirmé que ce parti pris de l’Institut avait tellement affecté M. Massenet qu’il aurait envoyé sa démission à M. Thomas, directeur du Conservatoire ; si le fait est vrai, il ne peut que trouver l’approbation de tous les gens de cœur soucieux de la dignité d’un professeur et de l’intérêt de ses élèves. Espérons qu’en ce cas, ces derniers le suivront dans sa retraite et que nous verrons, l’an prochain, le Conservatoire présenter des élèves de première année lorsqu’un professeur libre pourra présenter quatre seconds prix ! Les obsèques de M. Escudier se trouvant à l’heure où commençait la séance, nous n’avons pu assister à l’exécution de l’œuvre de M. Missa. Quoiqu’à peine âgé de 21 ans, M. Marty est un excellent musicien ; il nous a montré des qualités que l’on rencontre rarement réunies même chez les maîtres… ou prétendus tels ; nous adresserons néanmoins un reproche à M. Marty : pourquoi n’a-t-il pas traité son sujet au point de vue mystique ? C’était là le côté vraiment poétique de l’œuvre, et non le côté champêtre, comme il a paru le croire. Néanmoins, nous le félicitons de son œuvre et principalement du trio qui est traité d’une façon magistrale. M. Vidal est un tout jeune homme (il a dix-huit ans), ce qui explique amplement les petites hésitations qu’on remarque, surtout dans les ensembles vocaux ; ces imperfections disparaîtront, et nous pensons retrouver, l’année prochaine, un compositeur expérimenté qui tiendra ce qu’il promet ; il a des idées neuves et charmantes qui ont déjà donné à la cantate de cette année une couleur originale, personnelle. M. Bruneau est premier second grand prix. Comme sa cantate aura l’honneur d’une exécution publique à l’Institut, le jour de la distribution des récompenses, le public sera appelé à la juger ; nous nous contenterons donc de lui adresser nos compliments, nous réservant de faire le compte-rendu détaillé de son œuvre le jour où elle sera exécutée à grand orchestre. La cantate de M. Blanc se distingue surtout par une merveilleuse entente du sujet qu’il a développé, au point de vue musical, d’une façon très nette et très précise. Il a parfaitement compris le rôle de chacun des personnages : l’air de Sainte Geneviève exprime bien les sentiments de cette fille des champs, qui, ne pouvant résister aux ordres de l’évêque saint Germain, fuit celui qu’elle aime pour ne point se laisser attendrir par la voix et les supplications que l’auteur va nous faire entendre tout à l’heure. Avec quel talent le compositeur nous fait assister à la joie du pâtre quand il retrouve Geneviève, à son bonheur lorsqu’il l’a enfin décidée à le suivre. Mais le meilleur morceau est encore le suivant : c’est un pur chef-d’œuvre et nous reconnaissons vraiment là l’auteur d’un certain Scherzo pour orchestre que nous avons entendu l’année dernière à la Société nationale. Une idée très heureuse et qui produit un effet puissant, c’est d’avoir ramené en trio, pour finir, la belle phrase de l’air de l’héroïne. Enfin, disons en terminant et en manière de consolation aux malheureux concurrents qui n’ont pas été récompensés suivant leur mérite, qu’ils doivent comprendre qu’ils ont été victimes d’une petite trame ourdie contre leur classe ; la plus ou moins grande dose de talent qu’ils ont dépensé dans ce concours n’a pas été comptée pour rien. C’est une consolation négative, mais enfin, à défaut de mieux !

Paul Girod.

    Personnes - 5
  • BLANC, Claudius (1854-1900)
  • BRUNEAU, Alfred (1857-1934)
  • MARTY, Georges (1860-1908)
  • MISSA, Edmond (1861-1910)
  • VIDAL, Paul (1863-1931)
  • Thème - 1
  • Prix de Rome – Concours de composition musicale