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L’Art musical, 30 juin 1887 [prix de Rome]

INSTITUT. GRAND CONCOURS DE COMPOSITION MUSICALE.

Vendredi dernier au Conservatoire, en présence de la section de musique de l’Académie des beaux-arts et des trois jurés adjoints suivant le règlement du concours : MM. Benjamin Godard, Victorin Joncières, Jules Cohen ; samedi à l’Institut, en présence des sections réunies, a eu lieu l’audition des cantates pour le prix de Rome. Les concurrents, ainsi que nous l’avons dit, étaient au nombre de quatre. Leurs compositions ont été entendues dans l’ordre désigné par le sort, interprétées par des artistes laissés à leur choix. 1° M. Baschelet (24 ans), élève de M. Guiraud. Artistes : Mlle Bosman, MM. Lubert et Auguez. Accompagnateurs : MM. Debussy, Chansarel. 2° M. Kaiser (26 ans), élève de M. Massenet, deuxième prix en 1886. Artistes : Mlle Hamman, MM. Vergnet et Giraudet. Accompagnateur : M. Gabriel Pierné. 3° M. Erlanger (25 ans), élève de M. Delibes. Artistes : Mlle Caroline Brun, MM. Engel et Belhomme. Accompagnateur : M. Mangin. 4° M. Charpentier (26 ans), élève de M. Massenet. Artistes : Mme Yveling Rambaud, MM. Cossira, Manoury. Accompagnateur : M. Gabriel Pierné. RÉSULTAT DU CONCOURS

Premier Grand prix : M. Charpentier ; Premier second Grand prix : M. Baschelet ; Deuxième second Grand prix : M. Erlanger. Notons en passant que les deux premiers nommés MM. Charpentier et Baschelet appartenaient à la classe d’harmonie de M. Emile Pessard où ils ont obtenu le premier prix. Le sujet de la cantate était Didon. Son auteur, M. Augé de Lassus, ne s’étant pas mis en grands frais d’imagination, les jeunes compositeurs ont fait de même. Rien à dire, puisqu’il y a eu des couronnes pour l’un et les autres. Ce n’est pas, du reste, que ce concours ait été plus faible que les concours des années précédentes. Il appartient à la moyenne, mais reste supérieur pourtant à celui de 1886. M. Charpentier, arrivé bon premier, est un élève doué que sa nature plutôt délicate désignait à la culture minutieuse de M. Massenet. Sa cantate, un peu monotone dans l’ensemble des tonalités, referme des détails exquis. Il y a ça et là dans ces quelques pages de musique des battements d’ailes de fraîche jeunesse qui laissent une impression d’espoir pour l’avenir du jeune lauréat. On lui reprochera sans doute d’avoir écrit son trio à côté avec un certain dédain de la situation. Mais l’effet musical substitué à l’effet dramatique est d’heureuse venue, et comme l’on chantait en habit noir, ce morceau de concert a pleinement réussi. En somme, l’avenir de M. Charpentier est probable à la condition qu’il surveille en lui les tendances quelque peu émollientes, et ne fouette pas trop de crème sur ses bémols. Le charme de manque pas non plus à M. Baschelet. Tout le début de sa cantate, le duo compris, a des gracieusetés fort attrayantes. La lutte eût sans doute été vive avec M. Charpentier si le trio n’était manqué. C’est une page incontestablement faible. Avec une année de travail M. Baschelet doit acquérir l’équilibre qui lui manque encore. L’œuvre de M. Erlanger est sensiblement inférieure à celles de ses deux camarades, sans toutefois rester insignifiante. En écoutant sa cantate chacun éprouve cette impression que cause une matinée sans brise. Est-ce le beau temps qui s’annonce, est-ce l’orage ? Nul ne sait. On étouffe. M. Erlanger devra oxygéner sa musique encore irrespirable. M. Kaiser, second grand prix en 1886, cette fois est resté en route. La Vision de Saül convenait mieux sans doute à son tempérament réfléchi et laborieux que Didon. L’amour ne sourit pas facilement à l’imagination de ce jeune homme pour qui le métier n’a déjà guère de secrets. Il sait, mais ne vibre pas. Est-ce simplement un retard de la nature chez lui ? Nous l’espérons dans l’intérêt qu’il nous inspire. Pas de découragement surtout et assez de Conservatoire. Trois mois à la mer ou à la campagne de repos cérébral et d’exaltation physique. Voilà ce qu’il faut à M. Kaiser, dont l’inspiration manque de ressorts. Plus de veillées sur les manuels ; en avant dans le plein air au chant des goélands ou des rossignols. Quand les petits livres des hommes ont été lus, c’est au grand livre de Dieu qu’il faut recourir. La nature est la vraie source de la pensée. Nous avons rendu compte du concours. Ce n’est pas qu’il fût public. Une cinquantaine de personnes au plus y assistaient. Mais les portes de l’Institut sont de celles fort nombreuses, qui ferment mal. On y entre avec les courants d’air. Pourquoi, du reste, ne pas les ouvrir franchement ainsi qu’autrefois et obliger la presse à des apparences d’indiscrétions ? Des ténèbres insondables ou le grand soleil ; mais pas de faux jour, pas de mystères toujours pénétrables, de cachotteries seulement gênantes et sans résultat. Les Immortels ont des querelles comme de simples humains. Ce n’est point en contrariant ceux-ci que l’on rendra en certains jours le calme impartial à ceux-là. Donc plus dissimulations inutiles, et pour le grand concours la publicité des autres. Un compositeur intéresse tout comme un ténor. Puisque nous sommes en verve de réclamations, il en est une que nous ne saurions taire plus longtemps. Les musiciens sont de deux sortes : on distingue les gais et les tendres, ceux qui feront rire et ceux qui feront pleurer. Les uns et les autres ont leur mérite et leur utilité. Pourquoi donc favoriser ceux-ci au détriment de ceux-là ? Pourquoi n’avoir qu’un genre de cantate pour plusieurs genres de musiciens ? Si l’on ne doit pas exciter à l’opérette il n’est pas défendu d’encourager à l’opéra-comique. L’Institut a compté parmi ses membres des compositeurs qui n’ont jamais atteint le but que dans cette voie. En la fermant aux premiers pas des concurrents au prix de Rome, on semble les obliger à entrer dans une autre qui peut-être n’est pas la leur, on peut même en égarer pour la vie qui étaient destinés à parcourir une brillante carrière. Un exemple suffit : deux grands prix de Rome, auteurs d’excellentes cantates à leur début dans la carrière : MM. Puget et Bruneau, ont fait cette année deux fours indiscutés, le premier avec le Signal, le second avec Kérim. Un éliminé de la haute récompense, M. Missa, a remporté un succès d’excellent augure avec Juge et Partie. Les deux tendres primés ont été vaincus devant le vrai public par le joyeux évincé devant le jury académique. Or si l’on forme des compositeurs ce n’est pas, que je sache, pour l’Institut, mais pour le théâtre. Ils doivent donc à l’Institut comme au théâtre être jugés dans leur élément. Conclusion, deux poèmes à choisir pour les concurrents. Un selon le genre antique et souvent trop solennel, l’autre d’espèce moins académique et plus souriante. Et qu’on ne vienne pas nous objecter la difficulté du verdict dans ces conditions nouvelles. Le ténor qui chante la Dame blanche se mesure dans le même concours avec le ténor qui chante Guillaume Tell ; la lutte réunit sur le même terrain le comique et le comédien dramatique. On conclura à l’Institut comme on conclut au Conservatoire ; autrement ce serait à croire que la traversée de la Seine amoindrit les facultés. Injure de fragilité que nous tenons à n’adresser à personne. Qu’on en finisse une bonne fois et qu’on ne continue pas par simple esprit de routine à dévoyer un grand nombre de jeunes musiciens en les obligeant à forcer leur talent, ce qui, selon le précepte de La Fontaine les prive de la qualité sympathique, la grâce. Quelles critiques n’aurait-on pas adressées à un jury qui eût imposé à Couderc l’air de concours de Duc ; à Coquelin cadet, la scène de concours de Frédérick Lemaître. Ces critiques nous les adressons nous, au jury qui met en lice, pour le prix de composition musicale, des lutteurs différemment armés et, siégeant à un tribunal, se fait complice d’une injustice.

A. LANDELY.

    Personnes - 4
  • BACHELET, Alfred (1864-1944)
  • CHARPENTIER, Gustave (1860-1956)
  • ERLANGER, Camille (1863-1919)
  • KAISER, Henri (1861-1921)
  • Œuvre - 1
  • Didon (Augé de Lassus / Charpentier)
  • Thème - 1
  • Prix de Rome – Concours de composition musicale
  • Livret - 1
  • Didon (Augé de Lassus)