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L’Art musical, 9 octobre 1862 [séance publique de l’Institut]

ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS.

La séance publique annuelle de l’Académie des Beaux-Arts a toujours le don d’exciter l’intérêt et la curiosité du public. La foule était immense, samedi dernier, au palais Mazarin. Comme l’enceinte de l’Institut est fort étroite, c’est à qui s’y rendra de meilleure heure parmi les élus ; longtemps avant le commencement de cette fête intellectuelle et artistique, toutes les bonnes places étaient prises. Pour tromper l’ennui de l’attente, on cherche, on se montre dans l’auditoire les personnes de quelque notoriété, on cause avec ses voisins ou l’on se plaît simplement à les écouter, on lit le programme et l’on savoure la poésie de la cantate. On s’étonnait fort tout autour de moi, que M. le commissaire impérial eût le droit de concourir pour le prix de l’Institut, et l’on se demandait comment Louise de Mézières avait pu mériter la distinction flatteuse qu’on lui a décernée. Voici le sujet de ce libretto : Louise de Mézières est aimée du prince de Montpensier et du duc de Guise. À la veille de son mariage avec le prince, elle écrit au duc de l’oublier ; Montpensier croit que cette lettre est une lettre d’amour, il fait une scène de jalousie à celle qui l’adore et provoque en duel l’amant éconduit qu’il prend pour un rival heureux. Louise se jette naturellement entre les deux combattants, elle prie Guise de lire le billet qu’elle lui a adressé et qu’en amoureux bien épris et bien appris, il a oublié au fond de sa poche, sans songer un instant à l’ouvrir. Tout s’explique après cette lecture, Montpensier se dirige vers la mairie de son arrondissement en compagnie de Mlle de Mézières, et Guise s’en va combattre et mourir pour son roi. La fable n’est pas neuve, mais le style en est riche et la versification remarquable. Si l’auteur s’était borné à faire rimer épreuve avec preuve, ce que ne se permettrait pas un collégien, on pourrait croire que c’est une inadvertance ; par malheur, tout est de cette force dans Louise de Mézières. L’héroïne rentre en scène en disant : Prince, c’est vous enfin… Que cherchez-vous ? – Personne. Répond Montpensier. – Deux fautes de français dans un seul hémistiche. Et l’auteur poursuit sa route de buissons en buissons de solécismes. Mais c’est accorder trop d’importance à une œuvre dépourvue de tout mérite, puisqu’elle n’a pas même celui d’être bien coupée pour la musique. Aussi bien, voici la séance qui commence ; toutes les conversations cessent aussitôt, et chacun prête l’oreille à une ouverture de M. Samuel David, exécutée d’une façon magistrale par les symphonistes de l’Opéra, sous la direction de M. Battu. M. Samuel David appartient à l’école transcendantaliste. Initié de bonne heure à tous les secrets de l’harmonie, par des maîtres tels que M. François Bazin, et F. Halévy, il manie l’orchestre avec une science profonde et se plaît aux combinaisons les plus difficiles. L’ouverture qu’il nous a fait entendre appartient au genre psychologico-philosophico-mystico descriptif. Elle est de celles qui gagnent à être écoutées un programme explicatif à la main. L’auteur a voulu peindre le Jugement dernier ; le chaos et les cris des damnés sont suivis de la marche des élus et de leurs chants extatiques. Le chaos m’a paru fort bien réussi, mais c’est la marche des élus qui a enlevé tous les suffrages. M. Samuel David enrichira les rangs de l’école franco-germanique, dont M. Gounod est le chef et la voix la plus mélodieuse. Après l’exécution de l’ouverture, M. le rapporteur de l’Académie des Beaux-Arts a lu la critique raisonnée des travaux de nos pensionnaires à Rome ; il a distribué le blâme et l’éloge, les encouragements et les reproches avec beaucoup de tact, de mesure et de goût, et avec une grande facilité d’expressions. […] La séance si bien remplie dont nous rendons compte, s’est terminée par l’exécution de la cantate qui a valu le prix de Rome à M. Bourgault-Ducoudray, élève de M. Ambroise Thomas. Louise de Mézières, interprétée par Mlle de Taisy, MM. Warot et Troy, débute par un prélude symphonique des mieux écrits et du plus charmant effet. Ce morceau d’une mélodie suave et facile, d’une élégante distinction, d’un tour ingénieux se fait encore remarquer par une couleur poétique qu’on n’est pas en droit d’attendre d’un débutant. Cette page promet beaucoup, et l’air du ténor qui vient après paraît terne à côté d’elle. Le musicien inspiré se retrouve dans le gracieux duo : Parlez, parlez, je vous en supplie, qui est précédé d’un ravissant solo de clarinette. La strette du duo est moins bien trouvée, elle décèle de l’effort et de la gêne. Le trio est la pièce la plus développée de l’ouvrage : on y remarque tout d’abord un prélude instrumental où les instruments à vent dialoguent et soupirent de la façon la plus harmonieuse. Le premier mouvement du trio n’a point de caractère mélodique bien tranché, mais le trois quatre final est agréable et mouvementé avec art ; en somme cette cantate d’un tout jeune homme décèle de belles qualités. M. Bourgault-Ducoudray a des idées et le sentiment de la couleur ; ce sont là des dons inappréciables. Qu’il continue à prendre son maître pour modèle, et son orchestration restera toujours claire, sonore, légère et brillante. Qu’il fuie la recherche et ne se jette pas dans les excès harmoniques ; le moindre grain de mélodie fera mieux son affaire que tous les sauts périlleux de l’échelle chromatique. Qu’il reste simple et vrai, qu’il se méfie des Allemands et des faux prophètes, et il nous reviendra d’Italie, prêt à doter l’école française d’un aimable maître de plus.

GAMMA.

    Personnes - 2
  • BOURGAULT-DUCOUDRAY, Louis-Albert (1840-1910)
  • DAVID , Samuel (1836-1895)
  • Thèmes - 2
  • Prix de Rome – Concours de composition musicale
  • Prix de Rome – Les envois de Rome
  • Livret - 1
  • Louise de Mézières (Édouard Monnais)