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L’Illustration, 11 octobre 1851 [séance publique de l’Institut]

Samedi dernier a eu lieu, au palais de l’Institut, la séance annuelle de la distribution des grands prix de l’Académie des Beaux-Arts. Dans cette séance, on le sait, la musique occupe une large part.

Comme de coutume, elle a commencé par l’exécution de l’envoi, ou du moins d’un fragment d’envoi de l’un des jeunes compositeurs pensionnaires de l’Académie de France à Rome. On n’a pas encore trouvé pour ceux-ci quelque chose d’équivalent à l’exposition des envois complets de leurs camarades les peintres, architectes, sculpteurs et graveurs ; de sorte que le public n’a aucun moyen de vérifier l’exactitude du jugement solennellement porté sur leurs travaux par MM. les illustres aréopagites. Bornons-nous donc à constater que ce jugement, cette année, n’a généralement pas été flatteur pour les lauréats actuellement pensionnaires. L’andante et le scherzo d’une symphonie de M. Deffès, exécutés au commencement de la séance, sans infirmer tout à fait l’opinion sévère exprimée dans le rapport du secrétaire perpétuel, sont cependant deux morceaux estimables ; l’andante, particulièrement, se distingue par la clarté et la simplicité de la conception, la correction de la forme, la sage conduite des idées ; le motif principal du scherzo, conçu sur un rythme de saltarelle, nous a paru peu saillant, et pas assez relevé par les développements, qui manquent du piquant qu’on s’attend à rencontrer dans un morceau de ce genre. Au surplus, nous ne donnons notre avis que sous toute réserve ; car nous n’ignorons pas combien le local des grandes réunions académiques est défavorable à l’effet de la musique instrumentale. 

La cantate qui, cette année, a servi de thème aux concurrents, est intitulée le Prisonnier ; elle a été choisie parmi quatre-vingt-dix-sept pièces de vers envoyées au concours de poésie ouvert à cet effet spécial ; ce qui ne laisse pas de faire singulièrement honneur à l’auteur, M. Ed. Monnais, et l’éloge de la patience du jury, obligé de choisir entre cette multitude de manuscrits. M. Ed. Monnais a pris pour sujet un des plus charmants épisodes de ce livre si plein de charme, que Silvio Pellico intitula le Mie Prigioni : l’amour de Silvio pour cette femme, prisonnière comme lui, qu’il n’a jamais vue, mais dont la voix plus douce que les plus douces voix de ses compagnes de captivité, est arrivée jusqu’à lui au travers des murs, exerçant sur tout son être une irrésistible et ineffable séduction. Un tel sujet, difficile à admettre sur la scène, était fort admissible pour une cantate, et M. Ed. Monnais en a très habilement tiré parti. Silvio chante sa passion pour son invisible amante ; la voix de Gemma lui succède et fait entendre une de ces chansons vénitiennes qu’on peut supposer aussi jolies qu’on veut ; malgré l’espace qui les sépare, les deux pauvres reclus échangent leurs mutuels sentiments de peine et de tendresse ; enfin, pour dénouer l’action, intervient le geôlier Beppo, porteur pour Silvio d’un ordre de délivrance, que celui-ci refuse, au grand ébahissement du messager, dont les fonctions journalières sont de tirer le verrou ; mais comment Silvio consentirait-il, même au prix de la liberté, à ne plus entendre la voix tant chérie ? Par bonheur, grâce à la licence que peut prendre tout poète, Gemma devient libre aussi ; tous deux bénissent le ciel de cette faveur inespérée, et le geôlier, plus sensible qu’il ne veut le paraître, mêle sa voix à ce chant de reconnaissance. Il y avait certes là un cadre musical heureux, bien propre à exercer l’imagination de jeunes têtes rêvant de lauriers académiques, de villa Médicis, de ciel toujours bleu, de livrets d’opéras, et de mille autres illusions non moins décevantes, mais enfin y rêvant avec délices.

Disons d’abord que le premier grand prix a été décerné à M. Delehelle, élève de M. Adam, membre de l’Institut, et de feu M. Colet. L’Académie a décerné de seconds grands prix, le premier à M. Galibert, élève de M. Halévy, membre de l’Institut, et de M. Bazin, le deuxième à M. Cohen, élève de M. Le Borne. L’œuvre couronnée de M. Delehelle a été exécutée pour clore la séance dont nous rendons compte. La première partie de la partition du jeune lauréat, c’est-à-dire l’introduction d’orchestre, l’air de Silvio, la chanson de Gemma, mérite des éloges ; il y a là un bon sentiment mélodique, une certaine finesse de coloris, une teinte harmonieuse tout à fait distingués. Le reste, à notre sens, est complètement manqué ; le musicien n’y a pas du tout compris, ni par conséquent rendu les intentions du poète ; la difficulté que présentait la composition musicale du duo est esquivée ; ce morceau n’est plus dès lors qu’un fade dialogue ; l’arrivée du geôlier prêtait à une scène de comédie lyrique dont nos jeunes musiciens trouveront en cherchant bien, plus d’un bon modèle dans l’ancien répertoire de l’Opéra-Comique ; le trio final fournissait matière à un beau morceau vocal. Rien de tout cela ne semble avoir frappé M. Delehelle, qui paraît s’être dit à lui-même : Pourvu que la chanson de Gemma soit trouvée jolie, peu importe le reste. Certainement cette chanson est jolie ; mais c’était, d’après le reste, malheureusement trop négligé, que la critique aurait pu plus sûrement formuler une opinion sur l’avenir présumable du jeune compositeur. – L’exécution vocale de la cantate de MM. Delehelle et Ed. Monnais était confiée à mademoiselle Félix Miolan, MM. Boulo et Merly ; tout trois ont chanté avec talent.

GEORGES BOUSQUET.

    Personnes - 3
  • BOUSQUET, Georges (1818-1854)
  • DEFFÈS, Louis (1819-1900)
  • DELEHELLE, Charles-Alfred (1812-1893)
  • Thèmes - 2
  • Prix de Rome – Concours de composition musicale
  • Prix de Rome – Les envois de Rome
  • Livret - 1
  • Prisonnier, Le (Édouard Monnais)