Accueil / Documents / Articles de presse / L’Illustration, 8 octobre 1853 [séance publique de l’Institut]

Imprimer le contenu de la page

L’Illustration, 8 octobre 1853 [séance publique de l’Institut]

La séance de la distribution des grands prix de Rome a eu lieu samedi dernier au palais de l’Institut. Comme toujours, le public était extrêmement nombreux à cette réunion académique, dont la musique fait le principal attrait. On y vient surtout entendre la cantate du lauréat compositeur. […]

[La séance] a commencé par une ouverture de M. Morhange-Alkan, second grand prix de l’année 1850, élève de M. Adam. C’est un morceau instrumental assez bien fait, qui renferme une ou deux jolies idées, mais qui, dans les passages de force, nous a paru confus ; les traits de violon, dans ces passages, nous ont semblé écrits trop en pianiste, autant que nous en avons pu juger de la place où nous étions, d’où l’on entend fort mal l’orchestre ; et sous ce rapport toutes les places sont assez semblables sous le dôme du palais Mazarin, la plus détestable salle peut-être, pour la musique, qu’on puisse trouver dans tout Paris. […]

L’exécution de la scène qui a remporté le premier grand prix de composition musicale a terminé la séance. Pour les paroles de la scène lyrique à mettre en musique, l’Académie ouvre chaque année un concours de poésie ; une médaille de 500 f. est le prix du poème couronné. Chose digne de remarque, sur cinquante-deux pièces de vers envoyées cette année à ce concours, aucune n’a mérité le choix ni la récompense ; « aucune d’elles ne se trouvant dans les conditions du programme », a dit M. le secrétaire perpétuel avec ce langage poli qui accompagne toujours les actes d’un corps aussi respectable, même lorsqu’il n’est pas content. On a donc eu recours à l’une des cantates adressées à l’Académie l’an dernier, portant le numéro 64, intitulée le Rocher d’Appenzell, et dont l’auteur est M. Edouard Monnais. Cette cantate offrait au musicien un sujet intéressant et bien coupé. La scène est supposée se passer sur un rocher élevé, formant plusieurs arcades, et au pied duquel coule un torrent. Martha est là, ayant auprès d’elle un enfant endormi, qu’elle berce aux sons d’une douce romance. Bientôt paraît Léopold, l’amant de Bertha [sic]. Il vient lui annoncer que son père le rappelle en France, qu’il ne peut résister à son ordre formel, et qu’ils doivent se séparer. Martha ne croit pas à ses promesses de retour ; elle pense au contraire qu’il ne l’aime plus ; et lui dit que, s’il l’abandonne ainsi, elle et son enfant n’ont plus qu’à mourir. Vaines menaces ! la voix paternelle a plus d’empire sur le cœur de Léopold ; il part. Martha, au désespoir, prend l’enfant dans ses bras, s’avance au bord du précipice ; mais au moment de s’élancer, l’enfant lui échappe et tombe dans l’abîme ; elle pousse un cri et s’évanouit. Léopold, à ce cri qu’il a entendu tandis qu’il s’éloignait, revient sur ses pas ; le remords est entré dans son âme ; il voit Martha évanouit, et conjure le ciel de la lui rendre ; mais elle demeure froide et inanimée. Dans cette situation survient Werner, le vénérable pasteur. Martha peu à peu reprend ses sens ; Léopold invoque l’assistance du pieux personnage, et lui demande de bénir leur union. Alors c’est Martha qui n’ose plus lever les yeux vers son amant, accablée par le pensée du crime dont elle se croit coupable, le meurtre de son enfant ; elle ne songe qu’à s’en punir elle-même ; mais après quelques instants d’angoisse, le pasteur lui apprend qu’il a sauvé son enfant, que Dieu l’a fait se rencontrer là juste au moment où l’onde le recevait en sa couche profonde, et qu’ainsi elle peut se livrer tout entière au bonheur qui s’offre enfin à elle. Et la scène finit par un trio d’action de grâce. – Tel était le canevas musical sur lequel les concurrents avaient à s’exercer. M. Galibert, élève de M. Halévy, a remporté le premier grand prix. Sa partition renferme de bonnes parties ; le sentiment dramatique en est généralement bon, quoique un peu froid ; l’accentuation musicale de la parole y est en général juste et naturelle ; l’instrumentation en est intelligente, et parfois bien colorée, notamment dans l’introduction ; en un mot il n’y a que peu de chose à redire sous le rapport de la facture dans l’œuvre de M. Galibert. Ce qu’elle nous semble laisser à désirer, c’est plus d’originalité dans la facture même des idées musicales ; la phrase est d’un bon sentiment mélodique, mais elle n’est pas assez incisive, et ne pénètre pas fortement dans l’esprit de l’auditeur. Quelquefois, comme dans le courant du duo de Martha et Léopold, à ces mots : Chère Martha, j’apporte une triste nouvelle, le motif d’orchestre n’est pas dans la couleur du sentiment exprimé par le personnage ; mais ce défaut est assez rare dans la partition du lauréat, dont nous avons, au contraire, remarqué la propriété d’expression dans les passages dramatiques. En résumé, la cantate de M. Galibert est une composition musicale académique très-estimable. Puisse-t-elle ouvrir à son auteur les portes d’une glorieuse carrière ! Afin de compléter cette Chronique, nous devons ajouter que l’Académie a décerné le second grand prix à la cantate de M. Emile Durand, également élève de M. Halévy. Mais nous ne pouvons rien dire du mérite de cette œuvre, avec laquelle le public n’est pas appelé à faire connaissance.

GEORGES BOUSQUET.

    Personnes - 3
  • ALKAN, Napoléon  (1826-1906)
  • BOUSQUET, Georges (1818-1854)
  • GALIBERT, Charles (1826-1858)
  • Thème - 1
  • Prix de Rome – Concours de composition musicale
  • Livret - 1
  • Rocher d'Appenzell, Le (Édouard Monnais)