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La France musicale, 23 octobre 1838 [séance publique de l’Institut]

INSTITUT ROYAL DE FRANCE. 

La séance de l’Institut pour la distribution des prix de Rome a eu lieu samedi dernier en présence d’un immense auditoire. La séance de l’Institut a commencé par une ouverture de M. Elwart. Tous les lauréats ont le droit de faire exécuter dans cette solennité une composition de ce genre. Cette fois c’était le tour de M. Elwart. Analysons l’œuvre de ce compositeur, et voyons s’il a réalisé les espérances qu’il avait fait concevoir. Cette ouverture commence en unisson. Le motif en est assez saillant, et M. Elwart aurait pu le reproduire quelque fois dans le cours de son ouvrage. Lorsqu’on est assez heureux pour rencontrer une belle phrase musicale, on doit la travailler avec soin, sans cependant faire continuellement du contrepoint, car alors il n’y aurait qu’un mérite assez vulgaire aujourd’hui, celui de la science. Le motif de l’allégro en la mineur est assez bien conçu comme travail d’orchestre, mais il est dénué de toute originalité. Cette partie de l’ouverture décèle une imagination froide, ou plutôt elle ne décèle aucune imagination. Le second motif en mi mineur, avec accompagnement de sourdine, est supérieur au premier. M. Elwart a eu l’idée d’y mêler trois voix d’hommes qui produisent un singulier effet. C’est une innovation bizarre, et nous engageons le compositeur à ne pas en faire une nouvelle expérience ; car il pourrait trouver ailleurs des juges plus sévères que sur les bancs de l’Institut. Le final est d’une médiocrité désespérante. Il y a certains éclats de cuivre qui ne produisent qu’un bruit confus et sans effet. Nous devons dire néanmoins que d’un bout à l’autre cette ouverture est correctement écrite, et que M. Elwart y a déployé une certaine connaissance de l’instrumentation. Mais il ne faut pas y chercher le moindre élan naturel ; sous ce rapport elle est d’une nullité complète. Le compositeur n’a fait aucun effort pour trouver des chants et des effets nouveaux. Rien enfin dans cette œuvre ne fait entrevoir pour l’avenir une seule étincelle de ce feu sacré qui caractérise les artistes de génie. M. Ange-Georges-Jacques Bousquet de Perpignan, âgé de vingt ans, élève de M. Berton et de M. Leborne pour le contrepoint, a été proclamé premier grand prix. M. Edme-Marie-Ernest Deldevez, de Paris, âgé de vingt et un ans, élève de M. Berton et de M. Halévy, a été proclamé second grand prix. Le deuxième second grand prix a été remporté par M. Charles-Jean-Baptiste Dancla, âgé de vingt ans. M. Dancla est élève de MM. Berton et Halévy. Enfin, une mention honorable a été accordée à M. Alexis-André Roger, de Château-Gonthier, âgé de vingt ans, et élève de feu Lesueur et M. Paër. Après la nomination des prix qui s’est faite au milieu des applaudissements, on a exécuté la cantate de M. Bousquet intitulée la Vendetta. La poésie, aussi remarquable par le fond que par la forme est de M. le comte de Pastoret. L’œuvre de M. Bousquet mérite une attention sérieuse de la part de la critique, car elle renferme tout ce qui constitue un talent de premier ordre ; nouveauté dans le chant, élévation dans les idées, puissance dans l’imagination. Cette scène s’ouvre par une introduction en unisson avec les instruments à corde. Le style en est large et longuement développé. L’air de la mère en fa mineur qui suit l’introduction révèle un sentiment vif et passionné. Le compositeur prend ici un caractère sombre qui est bien dans la couleur locale du sujet. Après cet air un récitatif emmène la villanelle en sol majeur. Le hautbois qui annonce le chant, est d’un effet très original. M. Brod a rendu la pensée du compositeur avec cette admirable pureté d’expression dont lui seul a le secret. Le chant est d’une extrême simplicité de mélodie et d’accompagnement, et c’est là ce qui en fait le principal mérite. Produire beaucoup d’effet avec peu de bruit, voilà le talent de l’artiste. Nous aimons moins les couplets suivans. À notre avis ils ne sont pas à la hauteur du premier chant de la villanelle. Le motif en est un peu vulgaire, et l’accompagnement n’est pas assez varié. L’hymne à la vengeance qui suit est d’un effet ravissant. Il y a dans ce passage une puissance d’inspiration digne des plus grands maîtres. Mais la seconde fois que ce chant se représente il perd de son énergie. Nous aurions désiré un peu plus de variété dans la partie chantante. M. Bousquet pouvait ajouter une seconde partie qui aurait fait opposition à la première. De cette manière, il aurait détruit la monotonie de ce duo qui, du reste, est irréprochable quant à l’instrumentation. Le récitatif emmène l’invocation ; ce morceau quoique d’un mouvement rapide a été vivement senti. Cette phrase, 
                                   Ombre de mon père
                                   Je t’obéirai,
                                   Et bientôt j’espère,
                                   Je te vengerai.
porte le cachet d’un compositeur depuis longtemps habitué au travail de la scène. Il était difficile d’exprimer avec plus de vigueur un sentiment de vengeance. Un second récitatif emmène une seconde fois l’innovation avec une coda qui termine la cantate. Nous avons trouvé que cette scène, depuis le commencement jusqu’à la fin, était trop dans le ton mineur. On voit bien que M. Bousquet a voulu conserver continuellement le caractère de vengeance, qui domine dans le sujet de la cantate. Il aurait dû, ce nous semble, varier un peu plus les teintes sombres de ses chants. On peut tout aussi bien employer le ton majeur que le ton mineur pour exprimer de larges pensées. Nous ne voulons pas dire pour cela que le ton majeur soit préférable au mineur. Dans l’un comme dans l’autre cas il faut, autant que possible, éviter la monotonie. Quant aux récitatifs, ils nous ont paru en général un peu communs et trop à découvert. Nous aurions voulu de temps à autre quelque bonne harmonie bien soutenue pour diminuer la sécheresse de ces récitatifs, lorsqu’ils se reproduisent trop souvent. Cette légère critique n’affaiblit en rien le travail de M. Bousquet ; c’est une tache imperceptible au milieu d’un magnifique tableau. Depuis longtemps l’Institut n’avait eu à juger une œuvre d’un mérite aussi élevé ; depuis longtemps aussi nous n’avions été témoins d’un triomphe aussi éclatant. Mlle d’Hennin et M. Roger ont été les interprètes de cette belle scène, et ils l’ont dite avec un soin et un talent digne de tous nos éloges. A peine étaient-ils arrivés aux dernières notes que les applaudissemens ont retenti dans toute la salle. Cette ovation a dû vivement impressionner les deux artistes qui ont concouru avec le lauréat, MM. Deldevez et Dancla ; mais ils sont jeunes encore tous les deux ; ils ont disputé dignement la première couronne, et le jour viendra où leur nom aussi sera proclamé avec éclat. 

L.E.

    Personnes - 3
  • BOUSQUET, Georges (1818-1854)
  • ELWART, Antoine (1808-1877)
  • ESCUDIER, Léon (1815-1881)
  • Thème - 1
  • Prix de Rome – Concours de composition musicale
  • Livret - 1
  • Vendetta, La (Amédée de Pastoret)