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La France musicale, 4 octobre 1840 [séance publique de l’Institut]

SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE
DE L’ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS
PRESIDÉE PAR M. GARNIER.

Enfin, nous respirons ! après deux grandes heures passées au milieu de la foule la plus brillante qui ait jamais rayonné sous la coupole de l’Institut, nous voilà seuls avec les impressions de cette solennelle séance, obligés de nous recueillir un peu pour transcrire à la hâte le résultat de nos observations. Deux ouvrages d’un genre différent, l’un qui a ouvert la séance, l’autre qui l’a fermée ; le premier d’un pensionnaire arrivé de Rome, le second d’un lauréat qui va partir pour cette vieille capitale des arts, voilà ce qui a captivé principalement l’attention du nombreux auditoire dont nous faisions partie. L’ouverture de M. Boisselot révèle un compositeur consciencieux et réfléchi. C’est une œuvre remarquable par les différentes combinaisons de rythmes, par la recherche des effets et par l’enchaînement des idées ; M. Boisselot a étudié Beethoven, Weber et tous les grands symphonistes. Il a le sentiment du style large, noble, élevé. Autant que nous avons pu en juger sur une seule audition, voici les effets nouveaux qui distinguent la production de M. Boisselot. Dans le majeur qui paraît à la fin de l’andante, les flûtes et les clarinettes exécutent dans les notes suraiguës des accords arpégés, tandis que les basses disent un fragment du motif. Dans le second motif de l’allégro dit par les cors, les accords brefs que les flûtes et les haut-bois font entendre ; puis dans la coda, le motif en tenues dit par tous les instruments à vent, tandis que les violons exécutent un contre-sujet rapide et brillant produisent un excellent effet. Les motifs sont habilement travaillés ; deux pédales surtout nous ont paru remarquables par les combinaisons savantes qu’elles contiennent. Après cet ouvrage qui a certainement du mérite, nous attendons M. Boisselot à une épreuve plus décisive ; c’est à l’Opéra-Comique que nous aurons sans doute bientôt occasion de prononcer un jugement définitif sur son talent. Arrivons maintenant au morceau capital de cette solennité, à la scène lyrique de M. F. Bazin, couronnée cette année par l’Institut. On voyait d’avance que tout ce public intelligent, qui était venu là pour applaudir et les discours de M. Raoul Rochette et les lauréats des différentes sections de l’Académie des Beaux-Arts, attendait avec impatience le moment où l’œuvre de M. Bazin allait enfin leur être révélé. Il fallait voir avec quel intérêt et quelle attention profonde on écoutait cette composition que l’on prendrait plutôt pour le travail d’un maître que pour le début d’un élève. Les applaudissements ont interrompu plusieurs fois l’exécution bien sentie de l’orchestre et des chanteurs. Il y a environ trois mois, nous avons fait une analyse détaillée de la partition de M. Bazin ; nous avons signalé tout ce qu’elle renferme d’idées neuves, de sentiments et d’effets dramatiques. Le public a sanctionné, par les plus vives manifestations, l’opinion que l’Académie, et la Presse après l’Académie, avaient déjà exprimée sur les beautés de cette composition. Ainsi l’introduction, la romance chantée par Roger, le trio surtout sans accompagnement, le duo entre Roger et madame Stoltz, la grande scène chantée avec tant d’énergie par madame Stoltz, tout cela a été applaudi, vigoureusement applaudi. Il faut conclure de l’effet qu’a produit la scène lyrique de M. Bazin, que c’est un œuvre original, parfaitement écrit pour les voix, habilement orchestré ; un œuvre enfin qui nous fait espérer un compositeur d’un mérite supérieur parmi tous ces jeunes lauréats qui se suivent, se ressemblent, et avortent après trois années d’un pèlerinage stérile, dans un pays presque mort aujourd’hui pour la musique. Mme Stoltz, Dérivis et Roger ont parfaitement rendu les intentions du compositeur. Mme Stoltz surtout, qui n’avait jamais eu peut-être une occasion meilleure de mettre en évidence l’expression chaleureuse de sa voix et son intelligence dramatique, a eu de très beaux moments de passion et d’entraînement. Voici maintenant une nouvelle très importante. M. Léon Pillet a consenti à faire exécuter sur la scène de l’Académie Royale de musique l’œuvre couronné par l’Institut. C’est là une décision d’une portée plus grande qu’on ne saurait l’imaginer, il y a déjà longtemps que la France Musicale l’avait sollicitée, dans ses articles sur le Conservatoire de musique. Ainsi, à l’avenir, les jeunes gens qui prennent leur art au sérieux, bercés par l’espoir d’une épreuve aussi décisive, auront un noble sujet d’émulation. Car, ce qu’on fait cette année pour M. Bazin, il faudra le faire l’année prochaine et les années suivantes pour les lauréats de l’Institut. Heureuse idée, qui stimulera en même temps les poètes et les musiciens. C’est mercredi prochain que sera exécutée à l’Opéra la scène lyrique à laquelle M. Emile Deschamps, qui en est l’auteur, a ajouté, dit-on, des récitatifs et un trio final. Marié remplacera Roger, les autres rôles seront chantés par M. Dérivis et Mme Stoltz. Il est fâcheux que M. Emile Deschamps n’ait pas eu le temps d’introduire quelques chœurs dans son poème. Il y a toujours une certaine monotonie à entendre trois personnages seulement chanter pendant une heure ensemble et tour à tour. Mais la nouveauté des mélodies qui fourmillent dans la composition de M. Bazin, et l’éclat de l’exécution suppléeront sans doute à ce qui peut manquer au livret de M. Deschamps pour en faire un opéra complet.

ESCUDIER.

    Personne - 1
  • BAZIN, François (1816-1878)
  • Œuvre - 1
  • Loÿse de Montfort (Deschamps & Pacini / Bazin)
  • Thème - 1
  • Prix de Rome – Concours de composition musicale
  • Livret - 1
  • Loyse de Montfort (Émile Deschamps)