Accueil / Documents / Articles de presse / La France musicale, 7 juin 1840 [prix de Rome]

Imprimer le contenu de la page

La France musicale, 7 juin 1840 [prix de Rome]

ACADEMIE ROYALE DES BEAUX-ARTS. GRAND PRIX DE ROME.

Cette année, le prix de Rome a été l’objet d’une lutte très sérieuse. Les concurrents étaient nombreux, et plus d’un pouvait concevoir de légitimes espérances. Trois seconds prix se trouvaient en présence, MM. Deldeveze, Ch. Dancla et F. Bazin. Les deux premiers, qui ont déjà produit des œuvres remarquables, avaient devancé de deux années M. Bazin dans la lice, et pourtant c’est M. Bazin qui a obtenu le premier prix. Ceci est un fait remarquable et qui mérite d’être signalé comme étant sans exemple, depuis la fondation du prix de Rome par Napoléon ; aussi, peut-on dire que toutes les prévisions ont été trompées, lorsque le nom de l’heureux lauréat a été proclamé au sein de l’Institut. Oui ce résultat était tout à fait imprévu, et nous l’avoûrons, il nous a personnellement étonnés ; cependant il faut bien reconnaître la supériorité du travail de M. Bazin sur celui de ses concurrens, puisqu’elle a été proclamée à l’unanimité, d’abord par la section de musique, puis par toutes les sections réunies de l’Institut. Triomphe glorieux si jamais il en fut, et qui donne une importance incontestable à la composition et au compositeur. Voyons ce qui a pu décider l’Académie, et cherchons à expliquer, si c’est possible, l’enthousiasme qui a éclaté après l’exécution de la scène de M. Bazin. Un mot d’abord sur le livret, qui est de M. E. Deschamps, le poète aux inspirations gracieuses et dramatiques. Trois personnages forment toute l’action : ce sont Gaston de Montfort, jeune gentilhomme attaché au parti du roi de Navarre ; Loyse de Montfort, son épouse, et le capitaine Albert, commandant militaire du Châtelet, pour la ligue. La scène se passe à Paris, dans l’intérieur de la prison du Châtelet… mars 1594 ; l’action est aussi simple qu’attachante : elle commence au lever de l’aurore ; un orage terrible gronde sur Paris. Gaston de Montfort est seul dans sa prison ; victime de son dévoûment à la cause de Henri de Navarre, il regrette de ne pouvoir lui prêter le secours de son bras. D’un autre côté, le souvenir de son épouse lui arrache des plaintes déchirantes, car il aime autant Loyse que son roi. Tout à coup Gaston voit les portes de sa prison s’ouvrir : c’est Albert qui conduit Loyse auprès de son mari. Elle lui annonce qu’elle arrive pour le sauver ; qu’il consente à prendre ses habits de femme, et sous ce déguisement il pourra tromper la vigilance de ses geôliers. Gaston hésite, il craint d’exposer les jours de Loyse, et une lutte sublime d’abnégation et d’amour s’établit entre les deux époux. Cependant, le temps presse ; on entend les pas du geôlier : il n’y a plus un moment à perdre. Loyse jette son manteau sur les épaules de Gaston et, par un mouvement auquel il ne peut résister, le prisonnier s’échappe, laissant à sa place sa courageuse libératrice. Qui peut dire ce qui se passe en ce moment dans le cœur de cette femme ? Elle écoute, elle tremble, elle espère… Si Gaston allait être reconnu avant d’avoir franchi le seuil de la prison ?... Mais non, il est sauvé ! Le roi de Navarre vient de faire son entrée dans Paris ; Gaston accourt annoncer lui-même à Loyse cette heureuse nouvelle, et l’arracher aux obsessions brutales de son impitoyable gardien. Voilà un petit drame qui ne manque ni de situations, ni de couleur, ni d’intérêt. C’est, comme nous l’avions déjà dit, l’histoire de Mme de Lavalette, transportée au temps de la ligue. Il ne faut pas faire un reproche au poète d’avoir changé le temps et le lieu de la scène, car l’éloignement ajoute toujours un peu de poésie aux événemens qui ont pour sujet les passions de l’homme et les intérêts politiques. M. Bazin nous paraît avoir bien compris toutes les péripéties de ce drame : l’introduction instrumentale annonce l’orage qui est près d’éclater, par des effets d’instruments à vent dialogués avec les instruments à cordes et entre-mêlés de forte et de pianos, qui sont censés représenter les éclairs précurseurs de l’orage. Peu à peu le bruit augmente, le tonnerre gronde avec plus de fracas, et un crescendo habilement ménagé amène l’explosion de la foudre. Le musicien vient de faire un tableau bien sombre de la nature, mais les pensées qui agitent le principal personnage ne sauraient lui échapper. Ce sont les violoncelles qui chantent la romance que Gaston va faire entendre dans le monologue ; cette idée est heureuse et, de plus, très heureusement rendue. L’orage recommence bientôt ; il devient de plus en plus menaçant, et il ne cesse qu’avec le premier récitatif, qui succède à l’introduction instrumentale. Gaston, en proie aux tourmens de l’absence, épanche sa douleur en un chant plaintif et tendre ; sa romance est bien sentie et pleine d’élégance. On comprend que l’amour de Gaston pour Loyse a laissé dans son cœur des traces ineffaçables. Un trio, sans accompagnement, nous a frappé par la disposition des voix qui sont bien posées et dialoguées pour produire de l’effet. A la reprise du principal motif, l’orchestre accompagne les voix, et là il y a quelque chose de grand et de solennel, qui impressionne vivement. Voici maintenant le morceau le plus saisissant de ce petit drame : c’est le duo entre Gaston et Loyse ; il contraste avec le trio sans accompagnement, et l’on comprend de suite que les deux personnages courent un grand danger. Dans la stretta entraînante et passionnée, il y a de l’hésitation, de l’amour, de l’inquiétude ; le cri que jette Loyse, au milieu du dialogue, donne une grande vérité à l’action ; on voit là toute l’intelligence et tout le sentiment musical du compositeur. Il y avait encore une situation qui exigeait peut-être plus de verve et de sensibilité : c’est le moment où Loyse suit avec anxiété les pas de Gaston qui s’enfuit, et s’écrie tout à coup : « Il est sauvé ! » Un chant large, soutenu par des trémolos des instruments à cordes et des tenues de toute l’harmonie de l’orchestre, annonce la surabondance de sentimens qui agite cette âme fière  et résignée. La stretta de ce chant est déchirante et la déclamation saccadée, haletante, peint avec beaucoup de vérité les diverses émotions qu’éprouve en ce moment l’héroïque épouse de Gaston. Un duo entre Albert et Loyse, un grand crescendo d’orchestre amenant Gaston victorieux dans la prison, un trio qui prépare par une modulation très heureuse la fanfare qui précède l’entrée de Henri IV dans Paris, voilà les divers morceaux qui composent cet ouvrage, auquel on aurait bien pu donner le titre d’opéra. M. Bazin a vu de haut son sujet, et l’a traité avec une fermeté de style qu’on rencontre rarement chez un jeune lauréat. Sa manière d’écrire les récitatifs, annonce une étude réfléchie des chefs-d’œuvre de Gluck et de Sacchini. M. Bazin s’est formé à l’école de ces grands maîtres, et nous ne craignons pas d’assurer qu’il jettera un jour un grand éclat sur la scène française. N’oublions pas de dire qu’il est élève de MM. Berton, Dourlen et Halévy. M. Bazin a été bien secondé par les chanteurs. Mme Stoltz a impressionné toute l’Académie par son talent si énergique et si expressif ; cette artiste a du feu sacré dans la voix ; mais quelquefois la chaleur du sentiment l’emporte trop loin et alors elle dépasse les bornes de la vérité dramatique. Cependant lorsqu’on l’écoute, on ne raisonne pas ; elle vous entraîne et la critique est désarmée. Le compositeur doit aussi des remercimens à Roger et à Dérivis, qui ont puissamment contribué au succès de son œuvre. 

ES

    Personnes - 3
  • BAZIN, François (1816-1878)
  • DANCLA, Charles (1817-1907)
  • DELDEVEZ, Edme-Marie-Ernest (1817-1897)
  • Œuvre - 1
  • Loÿse de Montfort (Deschamps & Pacini / Bazin)
  • Thème - 1
  • Prix de Rome – Concours de composition musicale
  • Livret - 1
  • Loyse de Montfort (Émile Deschamps)