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La France musicale, 9 octobre 1842 [séance publique de l’Institut]

Séance annuelle de l’Institut.
DISTRIBUTION DES PRIX.

Nous avons fait connaître le résultat du concours musical pour le prix de Rome. A la séance de distribution des prix qui a eu lieu samedi dernier au palais des Beaux-Arts, nous avons entendu l’œuvre de l’élève couronné, et aussi une composition instrumentale du dernier élève arrivé de Rome, M. Bousquet. La cantate de cette année n’était ni plus dramatique, ni plus musicale que celle des années précédentes. L’auteur, M. le marquis de Pastoret, a placé, en tête de sa poésie, la légende que voici : « La reine Flore était une de ces fées chrétiennes que l’Allemagne du moyen âge avait mêlées à ses mœurs chevaleresques. La tradition rapporte qu’elle avait été aimée d’un chevalier puissant, qui l’abandonna. La reine Flore se retira, déguisée, sur un lac, auprès duquel le chevalier venait chasser souvent, et attendit qu’il reparût sur ce rivage. La chasse l’y ramena un jour ; il voulut traverser le lac et monta sur une barque pour être transporté à l’autre bord. La reine Flore se fit alors reconnaître de lui, et, soulevant un orage terrible, elle fit périr la barque et s’éloigna en marchant sur les eaux. » La reine Flore, ballade des bords du Rhin, a été demandée à M. de Pastoret deux jours seulement avant le concours et composée en quelques heures. Il nous semble que messieurs les immortels du palais des Beaux-Arts traitent d’une façon beaucoup trop leste les lauréats du Conservatoire. Assurément il ne manque pas de poètes, en France, capables d’écrire une scène de quelques vers, ornée de toutes les fleurs académiques propres à faire épanouir le génie naissant des futurs soutiens de la scène française ; mais l’Académie veut avoir pour rien des chefs-d’œuvre, et on lui donne pour rien des œuvres de rien. Nous ne nous amuserons pas à analyser la ballade de M. de Pastoret ; nous savons qu’il attache lui-même fort peu d’importance à cette production, qui pourrait bien être la dernière de sa verve plus complaisante que poétique. Hâtons-nous de dire que la composition musicale de cette année n’a pas été des plus remarquables ; et si l’Institut avait voulu agir sagement, il aurait réservé son premier prix. La cantate de M. Roger ne brille ni par l’élévation, ni par l’élégance des idées ; elle renferme pourtant quelques bonnes qualités. L’introduction est habilement orchestrée, et on y distingue une jolie phrase de chant qui se reproduit plus tard entourée du double prestige de la mélodie et de l’harmonie. La ballade : 
                                   La reine Flore est bien charmante ; 
                                   Son front est pur, ses yeux sont doux,
manque de couleur et d’originalité ; les paroles demandaient une mélodie calme et vaporeuse : le musicien a été tout simplement pur et correct. Il y a pourtant un effet agréable et qui a été bien senti, dans le passage où le ténor reprend sur la pédale la phrase sur laquelle est bâti tout le morceau. Il fallait bien s’attendre à trouver un air de chasse : 
                                   Huzza ! tayaut ! huzza ! tayaut ! 

Le voilà tel que M. de Pastoret l’a offert aux jeunes lauréats. M. Roger l’a traité comme s’il s’était agi de composer un air de contredanse ; c'est-à-dire qu’il n’a pas le caractère d’un air de chasse. Alizard l’a chanté avec toute la force de sa voix et de ses poumons, et il n’a pu réussir à se faire entendre au milieu du fracas de l’orchestre. Les morceaux d’ensemble généralement sont mieux traités ; les trois parties chantantes ont presque toujours de l’intérêt, et si la voix de femme n’était souvent écrite trop haut, il n’y aurait que des éloges à donner à cette partie de l’œuvre de M. Roger. Le trio final est un des bons morceaux de la cantate ; il a de l’entraînement, de la puissance et une agitation qui s’harmonise on ne peut mieux avec la situation et le caractère des personnages. A la fin de ce morceau, l’auteur a rappelé avec bonheur la phrase principale que l’on avait entendue déjà dans l’introduction. En nous résumant, nous dirons que cette scène renferme de bonnes choses mais qu’elle manque de la première condition de toute œuvre dramatique, l’inspiration. Elle nous donne une idée peu élevée du travail des autres lauréats qui ont obtenu les seconds prix. Parlons maintenant de M. Bousquet, l’un des prix de Rome les plus distingués. Son début, on ne l’a certainement pas  oublié, fut presque un coup de maître. La scène qui lui valut le premier prix, la Vendetta, restera comme une des plus remarquables que l’Institut ait couronnée depuis longtemps. L’ouverture de concert qu’il avait composée pour la distribution des prix de cette année, et qui a été exécutée au commencement de la séance de samedi dernier, ajoutera un fleuron de plus à la couronne du jeune compositeur. Ce morceau instrumental est d’une facture large, d’un beau style, et l’intérêt va toujours croissant depuis la première note jusqu’à la dernière. Le chant du milieu n’a peut-être pas une grande originalité, mais il est distingué ; la fin, quoique un peu confuse, a une vigueur peu ordinaire et une animation telle que le défaut de clarté se fait à peine sentir. Pourquoi l’Institut a-t-il supprimé les trois trombones ? Certes nous sommes loin d’aimer le bruit et le tapage, mais il y a des morceaux où ces instrumens bien employés peuvent être d’une grande utilité. Ainsi, dans l’ouverture de M. Bousquet comme dans la scène de M. Roger, il y a certaines progressions de basse qui, avec le secours des trombones, auraient eu plus de fermeté et plus de puissance. L’exécution instrumentale n’a pas été des meilleures. L’orchestre a constamment joué trop fort ; mais à travers ce fracas assourdissant, les cris d’un instrument que nous ne saurions qualifier sont venus, à plusieurs reprises, déchirer nos oreilles. On aurait cru entendre scier du bois ou casser une chaise ; dans les récitatifs surtout, l’effet de cet instrument sans nom était intolérable. Si le coupable est connu, nous demandons qu’il soit livré, pieds et poings liés, aux verges de la critique brutale de M. Raoul Rochette. La partie vocale était confiée à MM. Roger, Alizard et mademoiselle Descot. Il n’y a eu que de justes applaudissements pour ces habiles interprètes.

ESCUDIER.

    Personne - 1
  • BOUSQUET, Georges (1818-1854)
  • Thème - 1
  • Prix de Rome – Concours de composition musicale
  • Livret - 1
  • Reine Flore, La (Amédée de Pastoret)