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La France musicale, 9 octobre 1853, p. 325-326 [séance annuelle de l’Institut]

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS. SEANCE ANNUELLE DE DISTRIBUTION DES PRIX.

Samedi 1er octobre, a eu lieu, à l’Institut, la séance publique annuelle sous la présidence de M. Heim. Comme toujours, il y avait un public nombreux, avide de ces sortes de réunions, si intéressantes pour les arts et pour les artistes. M. Heim avait à sa droite M. Raoul Rochette et à sa gauche M. Forster. La séance a commencé par une ouverture à grand orchestre de la composition de M. Napoléon Alkan, élève de M. Adolphe Adam ; cette œuvre instrumentale est soigneusement écrite ; elle est brillante, mélodique et ne manque pas d’entrain. L’introduction pour les instruments à vent est d’un heureux effet ; c’est un adagio exécuté par les cors. Le premier motif de l’allégro a de l’éclat, et la péroraison vive, chaleureuse révèle déjà un musicien qui connaît toutes les ressources de l’orchestre. Sur l’exécution de ce morceau, il est permis de prédire à cet élève de M. Adam, deuxième prix de 1850, un bel avenir. D’ordinaire, c’est un lauréat de Rome qui envoie l’ouverture destinée à être exécutée dans la séance de la distribution des prix ; M. Charlot, prix de 1850, arrêté momentanément dans ses travaux par la maladie, n’ayant pas pu faire son envoi, c’est M. Napoléon Alkan qui a eu l’honneur de cette exhibition publique. La séance s’est terminée par l’exécution de la cantate couronnée, qui a été composée par M. Galibert, sur des paroles de M. Edouard Monnais, commissaire du gouvernement près les théâtres impériaux. Ce serait une chose véritablement intéressante pour l’art qu’une analyse raisonnée de tous les ouvrages couronnés par l’Académie des beaux-arts depuis la fondation du grand prix de composition musicale jusqu’à nos jours. Dans cette analyse, on suivrait pas à pas la marche de l’art français pendant cet espace de temps. C’est dans l’année 1803 que le grand prix de musique fut décerné pour la première fois à Androt, élève de Gossec, sur une cantate d’Arnault, intitulée Alcyone. Que d’écoles différentes ont inspiré les lauréats depuis Androt jusqu’à M. Galibert, le lauréat de cette année ! Ces diverses transformations, qui ont eu lieu dans le style et dans la forme des œuvres musicales de nos lauréats, offriraient un sujet d’étude fort curieux. Pendant longtemps les concurrents au grand prix n’ont eu à mettre en musique qu’une cantate à voix seule, dont les déceloppements se bornaient à un air composé de plusieurs mouvements, et à des récitatifs. Telles étaient la cantate la Duchesse de Lavalière, de d’Avrigny, avec laquelle Hérold obtint son grand prix, et celle d’Herminie, de Vinaty, avec laquelle M. Halévy obtint le sien. Plus tard, on donna aux concurrents des cantates à deux voix. Ainsi, M. A. Thomas eut le grand prix sur une cantate à deux voix, de M. le comte de Pastoret, intitulée Hermann et Ketty. Aujourd’hui on paraît avoir adopté définitivement la cantate à trois voix, qui se transforme quelquefois en véritable acte d’opéra. On se rappelle la cantate de Loïse de Montfort, de MM. E. Deschamps et E. Pacini. C’est avec cette cantate que M. F. Bazin obtint le grand prix, et qu’il eut l’honneur, alors sans précédent, de voir son œuvre représentée sur la scène de l’Opéra. On a eu raison de donner plus de développement à ces sortes d’ouvrages. Les juges sont ainsi mieux à portée de se faire une exacte idée du talent des concurrents. La cantate couronnée cette année par l’Académie des beaux-arts est de M. Edouard Monnais. Elle a pour titre le Rocher d’Appenzell. En voici le sujet : Une jeune fille séduite se croyant abandonnée par son amant, veut se précipiter avec son enfant du haut du rocher d’Appenzell. Au moment de s’élancer dans l’abîme, l’enfant lui échappe des mains et tombe seul dans le gouffre. La mère pousse un cri et s’évanouit. Son amant arrive, et la croyant morte, s’abandonne au désespoir. Survient ensuite le pasteur du canton, qui a sauvé l’enfant ; il réconcilie les amants, et bénit leur mariage. Ce sont ces diverses scènes que M. Galibert a dû mettre en musique. La cantate commence par une introduction dans laquelle divers appels de cors en écho indiquent bien le lieu où l’action va se passer. On remarque dans cette introduction un chant de violoncelles dont la teinte mélancolique est très heureuse. La romance : 

            « Dors, mon enfant, dors sur ce lit de mousse ; 

               Repose en paix, comme dans ton berceau.

               En contemplant ta figure si douce,

               Du repentir je sens moins le fardeau ».

est d’une heureuse expression : la mélancolie en est suave. On aurait seulement à faire observer que ce morceau devrait s’intituler cavatine ; car le musicien lui a plutôt donné cette forme que celle d’une romance. Le duo qui vient après, prouve que l’auteur possède le sentiment dramatique. Le début du morceau est composé d’un motif chanté alternativement par le ténor et le soprano, et traité avec habileté. La phrase sur ces paroles : 

            « O dieu tutélaire

               Qui vois mes douleurs,

               De toi seul j’espère,

               Pitié pour mes pleurs. »

a de l’ampleur et exprime bien le mélange de passion et de prières dont le personnage est animé. Dans le finale de ce duo se trouve un crescendo qui amène par une heureuse transition la mélodie majeure : 

            « Ah ! grâce, grâce,

               Ou devant toi je vais mourir. »

Cette mélodie a de la puissance et forme une bonne péroraison pour ce morceau. La mélodie principale de l’air du ténor : 

            « Un instant ouvre ta paupière : 

               Vois ma douleur et mes regrets.

               Jamais tu ne me fus plus chère ; 

               Dans la tombe je te suivrais. »

est écrite dans un bon mouvement scénique. Le trio qui termine la cantate était le morceau le plus difficile à traiter ; c’est pourtant celui où M. Galibert a le mieux réussi. Le caractère du pasteur est parfaitement rendu par la musique. Le chant qui termine ce trio est heureusement trouvé. Entendu seul d’abord, il est ensuite repris par les trois voix accompagnées de tout l’orchestre, et ce dernier effet donne une bonne conclusion à la cantate, que l’on peut compter au nombre de celles qui se font distinguer par la véritable expression de la scène, et une sobriété de développements assez rare chez les jeunes gens qui font les premiers pas dans la carrière. M. Galibert a eu pour interprètes de son œuvre Mlle Lefebvre, MM. Puget et Battaille. 

ESCUDIER.

    Thème - 1
  • Le prix de Rome
  • Livret - 1
  • Rocher d'Appenzell, Le (Édouard Monnais)