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La Revue hebdomadaire, 10 novembre 1906 [Ariane de Massenet]

À L’OPÉRA : Ariane, opéra en cinq actes de M. Catulle MENDÈS, musique de M. J. MASSENET.

Voici comment M. Catulle Mendès a disposé, en cinq actes d’opéra, la légende d’Ariane, de Phèdre et de Thésée.

Au premier acte, le théâtre figure un paysage rocheux, non loin de la mer. Une lourde porte d’airain ferme l’entrée du labyrinthe, où Thésée vient d’entrer pour tuer le minotaure dévorateur. Ses compagnons, venus avec lui de Grèce, écoutent le chant séducteur des sirènes, et Pirithoüs peut à peine les retenir de les suivre. Bientôt Ariane paraît, triste et inquiète : depuis le jour où Thésée débarqua dans l’île du roi Minos, elle a donné son cœur au jeune héros entrevu. Or, sera-t-il vainqueur du monstre, ou bien en sera-t-il victime ? Elle lui a remis le fil qui le guidera dans les détours du labyrinthe, et elle implore en sa faveur Cypris, déesse complaisante aux amours. Sa sœur Phèdre, vouée aux rudes jeux de la chaste Artémis, raille et gourmande cette tendresse ; mais lorsque, après un combat terrible, ayant tué le minotaure et délivré les sept jeunes garçons et les sept jeunes vierges, Thésée répond à l’amour d’Ariane et va l’emmener, Phèdre, elle aussi, s’éprend du beau héros. Elle aussi veut l’accompagner, et, à la dérobée, dépose sur sa main un brûlant baiser.

Au second acte, le navire qui ramène en Grèce Thésée et Ariane, vogue sur les flots bleus d’une mer paisible. Les rameurs accompagnent d’un chant calme le rythme monotone de leurs bras. Mollement étendus sur un lit de repos, Thésée et Ariane se disent leur passion satisfaite, leur amour, leur tranquille bonheur. Seule, reléguée à l’arrière du bateau, la triste Phèdre gémit de son isolement jaloux. Bientôt le ciel s’assombrit, les vagues se soulèvent, furieuses, une tempête menace d’engloutir l’heureux navire : Phèdre conjure le gouffre de s’ouvrir, les autres prient Thétis et Poséidon. La terreur se dissipe, le calme renaît, mais le pilote a perdu sa route ; on voit se dessiner et grandir à l’horizon les rivages fleuris de Naxos, l’île fortunée, charmante et sereine.

À Naxos, tandis qu’Ariane reste dans son amoureuse oisiveté, Phèdre, la chasseresse, parcourt les monts et les forêts, sonnant la trompe et dardant ses flèches : l’ardent Thésée a vite remarqué cette fille si belle et si fière ; pour elle, il délaisse Ariane, trop timide dans sa tendresse dévouée. Ariane se sent délaissée, et pleure : en vain la jeune Eunoé veut distraire ses ennuis par des chants. Triste, Ariane l’interrompt :

Il n’est pas de douceur pour qui n’est plus aimée.

Confiante, elle dit sa peine à Phèdre : elle supplie sa sœur de parler à Thésée, d’intercéder pour elle, de lui reconquérir l’amour fuyant de son époux. Effrayée de son propre cœur, Phèdre refuse d’abord ; mais Ariane la persuade. Phèdre va donc remplir sa mission auprès de Thésée, mais le héros lui avoue brutalement que s’il n’aime plus Ariane, malgré sa tendresse, malgré son dévouement, c’est qu’il l’aime, elle, Phèdre même. Phèdre essaye de résister un instant à la passion qui la gagne : mais elle s’abandonne vite aux bras de Thésée. Ariane survient, et les apercevant enlacés, s’évanouit avec un grand cri. Pendant qu’Ariane reprend ses sens pour se lamenter, Phèdre s’est enfuie : victime de cette Cypris qu’elle méprisait, elle va invectiver contre la déesse, et veut la profaner en brisant une statue d’Adonis, mais la statue, en s’écroulant, punit Phèdre de ce sacrilège et l’écrase. On ramène son cadavre à Ariane, qui, craignant d’avoir, par ses plaintes, attiré le destin farouche sur sa sœur infidèle, conjure Cypris de la ressusciter. Et Cypris, surgissant des roses, ordonne à Ariane d’aller, conduite par les trois Grâces, chercher Phèdre aux Enfers, dans le ténébreux royaume de Perséphone.

Dans un funèbre paysage où rôdent les mornes ombres sans vie, parmi les rochers froids et les lacs morts du Tartare, Perséphone se tient, un lys noir dans la main. Elle regrette la terre, et la vie, et les roses, les roses surtout, si belles et si parfumées : maintenant il lui faut écouter, pour ne les pas exaucer, les plaintes des morts... Mais tout à coup, une musique gracieuse résonne : des lueurs plus claires s’allument, c’est Ariane qui s’approche, précédée d’Aglaïa, Pasithée et Euphrosine. En vain les Furies veulent leur barrer la route, afin qu’il y ait un peu de ballet ; la douceur triomphe de l’horreur et Ariane aborde Perséphone, pour lui redemander la vie de Phèdre. Perséphone s’émeut de sentir contre sa main la main d’une vivante, et lorsque Ariane, pour l’amollir encore, lui offre une gerbe de roses fraîches, elle cède : Ariane, prenant Phèdre par la main, la ramène aux séjours visités du soleil.

Resté à Naxos, Thésée croit avoir perdu d’un seul coup Ariane et Phèdre ; devenu à demi-fou, ses cris réclament l’une et l’autre, inséparables dans ses regrets, si elles ne le furent pas dans son amour. Mais voici Ariane, ramenant Phèdre : un si généreux pardon, une si noble abnégation semblent toucher le cœur de Thésée et celui de Phèdre. Thésée jure un nouvel amour à Ariane. Mais celle-ci, dans sa joie, commet l’imprudence de laisser seuls ensemble son mari et sa sœur. La passion rallumée les jette bien vite aux bras l’un de l’autre, et cette fois ils s’embarquent, avec Pirithoüs, sur une nef en partance. Ariane, abandonnée définitivement, écoute l’appel des sirènes et se réfugie dans l’oubli des flots.

Je ne chercherai point si M. Catulle Mendès a traité l’antique légende dans un esprit qui lui convienne, si les épisodes dont il l’a ornée s’y accordent parfaitement, et si ces vieilles histoires, chantées par la poésie de tout un peuple, ne souffrent pas un peu de se voir accommodées de la sorte aux exigences de l’opéra, dans une langue d’où la noble simplicité de l’antique a disparu. Tenons-nous-en plutôt à la question d’espèces : le livret d’Ariane a l’avantage d’opposer deux caractères féminins bien tranchés, l’amour tendre et dévoué d’Ariane, la passion farouche et aveugle de Phèdre. Son inconvénient est de nous montrer un héros, dans la situation toujours trop délicate pour ne pas devenir parfois ridicule, de l’homme que deux femmes se disputent, et qui se partage, mal, entre deux femmes. Enfin, il n’y a rien de moins émouvant au théâtre, et rien de moins dramatique que la récidive : à la première trahison de Phèdre et de Thésée, nous plaignons Ariane ; à la seconde, malgré que nous en ayons, et quelque réprobation que puisse soulever une si cruelle ingratitude, nous sommes près de rire à ses dépens et d’accorder qu’après tout ce n’était peut-être pas la femme qu’il fallait à Thésée. Tout défaut d’équilibre, dans une action tragique, éveille infailliblement une impression comique, et c’est ici le cas.

*

La production musicale de M. Massenet se poursuit avec une fertile régularité qui semble défier les dates : à soixante-quatre ans, le « jeune maître » reste jeune, et écrit sans plus d’effort qu’il y a vingt-cinq ans. Je ne vois guère que l’activité de Mme Sarah Bernhardt pour être comparée à la sienne. Il vous abat une ou deux partitions par an, comme le printemps ramène les feuilles, l’été les fruits : quant à l’automne paresseux et à l’hiver stérile, ce sont deux saisons que ne connaîtra jamais M. Massenet. Vit-on jamais Delaunay jouer les Gérontes ? Et si M. Massenet, dont l’habileté et l’adresse sont incroyables, paraît se contenter lui-même à moins de frais que jadis, s’il accueille et développe aujourd’hui des mélodies moins riches et moins fortes que naguère, si les couleurs de sa palette se sont quelque peu amorties, je me refuse à y voir un effet des ans, qu’il défie si allègrement, c’est celui d’une trop longue habitude, où entre maintenant quelque chose de machinal.

Cela revient à dire qu’Ariane ne nous apporte aucune des surprises que ménagèrent Manon en 1884 et Werther en 1892 ; et que, s’il s’y trouve du fort bon Massenet, du moins bon, et de pire encore, la proportion s’alourdit au détriment du premier. La partition débute par un mol appel des sirènes, qui reviendra à plusieurs reprises, et dont le balancement évoque l’Or du Rhin, pour nous signifier qu’ici, c’est du « doublé ». La cantilène où Ariane implore Cypris en faveur de Thésée est langoureuse et banale, et l’aveu qu’Ariane fait à sa sœur de son amour s’accompagne d’un des motifs les plus vulgairement suaves que M. Massenet ait signés. Les invectives de Phèdre contre Cypris, en revanche, sont d’un accent violent et juste, et, contrepointées avec une reprise de la cantilène d’Ariane, présentent un contraste vigoureux, comme il en faut pour peindre une situation au théâtre. La délivrance, par Thésée, des sept jeunes gens et des sept jeunes filles provoque un éclat d’allégresse assez brillant, mais dont la facilité n’a pas non plus toujours autant de distinction qu’on le voudrait.

Le duo du second acte, entre Thésée et Ariane, contient quelques détails tout à fait jolis. M. Massenet a toujours excellé dans l’expression du désir, de l’ardeur sensuelle et de ses heureuses langueurs : il y a réussi une fois de plus ; mais je signalerais plus volontiers encore deux phrases fort courtes, l’évocation par Thésée d’Hercule portant

Un lys à la massue, une rose à l’épée,

d’une fierté si allègre, et la tendre sinuosité de la mélodie sous les mots d’Ariane :

Mais le lien qu’à ton cher cou mes bras ont mis.

Oh ! je sais bien, cela n’est pas « grec », et il nous semble voir s’animer des héros peints au dix-huitième siècle par quelque Lemoyne. Qu’importe, c’est à de tels fragments qu’on reconnaît un vrai musicien, et on regrette que M. Massenet ne les ait pas multipliés autant qu’il le pouvait. La fin de l’acte, avant le débarquement à Naxos, s’accompagne d’une agréable figure en tierces, claire, sautillante, joyeuse.

Le troisième acte est, de tous, le plus riche en musique, laquelle, par la faute combinée du librettiste et du musicien, a la forme d’une suite d’airs détachés, si favorables aux salons, aux dames qui chantent, et aux éditeurs. C’est d’abord la suivante Eunoé qui, accompagnée de la lyre, débite à Ariane une gentille consolation, ingénieuse et mièvre. Un motif assez pénétrant et chaleureux sert de substance orchestrale à la scène dialoguée où Ariane persuade Phèdre de parler à Thésée : l’air un peu mou d’Ariane : « Tu lui parleras, » se termine par un mouvement de passion désespérée qui ne manque pas d’éloquence. De même les plaintes d’Ariane, après la trahison : « Ah ! le cruel ! Ah ! la cruelle ! », ont tour à tour une tristesse, assez fade mais plausible, et un accent, plus déclamatoire peut-être que vraiment éloquent, mais d’un effet très sûr. La perle de cet acte — et de toute la partition — est le « menuet » délicieux qui accompagne le départ d’Ariane et des Grâces pour les Enfers. Voilà encore de l’hellénisme en paniers, mais, je vous le répète, ce menuet est charmant, et l’affectation d’archaïsme serait-elle plus exacte ?

Les grises scènes des Enfers ont moins favorisé la muse de M. Massenet ; Perséphone y célèbre les roses, et l’on y danse, sur des thèmes d’une élégance de qualité fort secondaire et même fort contestable.

Enfin, au cinquième acte, la nouvelle « chute » de Phèdre se produit sur un thème chaleureux que M. Massenet a transcrit de sa célèbre « ouverture de Phèdre », et les dernières plaintes d’Ariane rappellent de fort près les « larmes » de Werther.

Quant au remplissage qui relie ces épisodes principaux, il n’offre rien de particulièrement caractéristique ; de même que, dans l’instrumentation, vous rencontrerez, avec les qualités de clarté propres à M. Massenet, ces procédés un peu superficiels d’oppositions, d’éclats, de pâmoisons, qui ne lui sont pas moins personnels.

*

À l’Opéra, les ouvrages nouveaux sont toujours mieux représentés que ceux du répertoire : l’auteur — surtout quand il occupe la situation de M. Massenet — surveille la distribution des rôles, dirige les études, serine les artistes, communique sa pensée au chef d’orchestre, échauffe par ses encouragements et par sa seule présence le zèle de tous et de toutes. Enfin, l’attrait de la nouveauté semble inspirer plus vivement la direction et sa troupe, que le respect des chefs-d’œuvre déjà consacrés. De la sorte, Ariane a été bien montée. On ne peut que louer les accents pathétiques et touchants que Mlle Bréval prête, avec les plus nobles attitudes, à la molle Ariane ; dans Phèdre, Mlle Grandjean dépense, non sans compter peut-être, mais du moins sans lésiner, la plus soigneuse véhémence ; Mlle Lucy Arbell ne fait point mentir l’écho de son nom et s’efforce de pousser des notes graves, avec une énergie digne d’un meilleur succès ; Mlle Demougeot fait, dans Cypris, une trop passagère apparition ; Mlle Mendès console Ariane d’une voix fine et juste. M. Muratore nous donne un Thésée violent et musclé à souhait et de voix assez ferme, sinon très claire ; enfin M. Delmas, en acceptant le rôle secondaire de Pirithoüs, montre le dévouement d’un grand artiste. Dans le court ballet, Mlles Zambelli et Sandrini luttent de grâce et triomphent toutes deux. L’orchestre, sous la direction de M. Paul Vidal, et les chœurs, ont accompli très correctement leur besogne. Quant à la mise en scène, évidemment elle est riche, opulente, somptueuse : pour être belle, il ne lui faudrait qu’un peu moins de profusion et un peu plus de goût. Un bateau immobile durant la tempête, et qui s’ébranle au retour de la bonace prête à sourire, et il est surprenant qu’on trouve à Naxos, à l’époque de Thésée, un tumulus décoré dans le style de la décadence alexandrine, et déjà mutilé par le temps. Il faudrait des pages pour relever tous les détails de ce genre qui blessent le regard, ou ce minimum de vraisemblance et déraison, qui doit subsister parmi les conventions théâtrales.

JEAN CHANTAVOINE.

    Personne - 1
  • MASSENET, Jules (1842-1912)
  • Œuvre - 1
  • Ariane (Mendès / Massenet)