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Le Ménestrel, 3 novembre 1906 [Ariane de Massenet]

Première représentation d’ARIANE

Opéra en cinq actes, poème de M. Catulle Mendès, musique de M. J. Massenet.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que le mythe gracieux et touchant d’Ariane abandonnée, qui joint à son caractère poétique le caractère profondément passionné qui est l’essence même du théâtre, a tenté les poètes et les musiciens dramatiques. En tous pays le personnage d’Ariane et son amour pour Thésée out fourni le sujet d’œuvres nombreuses et de caractères divers. Il semble bien que, chez nous, le premier qui s’en soit emparé est le fameux Alexandre Hardy, qui, au dire d’un chroniqueur, « tira la tragédie du milieu des rues et de l’échafaud », et se vantait d’en avoir écrit cinq cents. Son Ariane ravie fut représentée en 1606 à l’Hôtel de Bourgogne. Puis, vint l’Ariane de Thomas Corneille, jouée au même théâtre le 4 mars 1672 avec un succès qui presque balança celui du Bajazet de Racine ; on peut croire, il est vrai, que ce succès revenait au moins pour une bonne part à la Champmeslé, qui se montrait admirable dans la personnification de l’héroïne. « La Champmeslé, écrivait Mme de Sévigné, est quelquefois si extraordinaire, qu’en votre vie vous n’avez rien vu de pareil. C’est la comédienne que l’on cherche, et non pas la comédie. J’ai vu Ariane pour elle seule. Cette tragédie est fade ; tous les acteurs sont maudits ; mais quand la Champmeslé paraît, on entend un murmure ; tout le monde est ravi, et l’on pleure de son désespoir. » Deux Arianes se présentaient alors simultanément, au public ; car, quelques semaines auparavant, le 7 janvier 1672, Donneau de Visé, le rédacteur du Mercure galant, avait donné au théâtre du Marais le Mariage de Bacchus et d’Ariane, comédie héroïque en trois actes et en vers libres, « avec des machines, un prologue et des divertissements, musique de Mollier ».

L’Opéra allait avoir son tour. C’est d’abord Ariane et Bacchus, paroles de Saint-Jean, musique du fameux violiste Marais, qui est représenté le 8 mars 1696, avec, en Ariane, la célèbre Marthe le Rochois, encore admirable en dépit de ses quarante-six ans. C’est ensuite Ariane, paroles de Lagrange-Chancel et Roy, musique de Mouret (6 avril 1717), où Ariane paraît sous les traits de la tendre et touchante Françoise Journet. Puis Ariane dans l’île de Naxos, drame lyrique en un acte, paroles de Moline, musique d’Edelmann (24 septembre 1782), qui fut l’un des triomphes de Mme Saint Huberty, et Bacchus et Ariane, « ballet héroïque » en un acte, musique de Rochefort (11 décembre 1791). Mais ce n’est pas tout, et à diverses reprises Ariane avait paru à l’Opéra, d’une, façon épisodique : dans le Triomphe de l’amour, de Quinault et Lully (10 mai 1684), dont elle fournissait, la treizième « entrée » ; dans les Saisons, opéra-ballet de l’abbé Pic et Colasse (3e entrée, 18 octobre 1695) ; dans les Amours des Dieux, opéra-ballet de Fuzelier et Mouret (4e entrée, 16 septembre 1727), Mlle Antier représentant Ariane ; enfin, dans l’Empire de l’amour, opéra-ballet de Moncrif et le marquis de Brassac (1re entrée, 14 avril 1733), Ariane étant personnifiée par Mlle Lemaure[1]. Toutefois, depuis plus d’un siècle et jusqu’à l’œuvre nouvelle de MM. Catulle Mendès et Massenet, Ariane n’avait pas reparu à l’Opéra.

En Italie aussi, et en Allemagne, Ariane a fourni le sujet de nombreuses œuvres lyriques. Pour l’Italie il faut signaler surtout l’Arianna de Monteverde, première œuvre dramatique de ce grand compositeur, qu’il écrivit à Mantoue en 1608 sur un poème d’Ottavio Rinuccini, pour les fêtes du mariage du duc de Mantoue avec l’infante de Savoie, et qui fut exécutée seulement sous forme de concert à cette occasion, n’étant représentée que plus tard à Venise, puis l’Arianna de Benedetto Marcello, œuvre remarquable qui date de 1727. Beaucoup d’autres musiciens italiens se sont exercés sur ce sujet : Francesco Feo, Adolfati, Boniventi, Tarchi, Cafaro, Fischietti, Benvenuti, Mayr, sans compter l’Arianna italienne de Haendel. Quant à l’Allemagne, il faut citer les noms de Winter, de Conradi, de Keiser, de Georges Benda, dont l’Ariane obtint un succès retentissant, de Mme Paradies et de Max Seifriz.

*

M. Catulle Mendès me semble avoir pris pour point de départ de son poème — mais seulement pour point de départ et en l’employant à sa façon — le dualisme amoureux d’Ariane et de sa sœur Phèdre à l’égard de Thésée qui fait le fond de l’Ariane de Thomas Corneille, tragédie dont, il faut le dire, la lecture est peu réjouissante, et qui, comme le fait remarquer Voltaire, est bien mal écrite et dans un style d’un prosaïsme vraiment déconcertant. Mais tandis que dans l’Ariane de Thomas Corneille on ne sait si elle meurt ou ne meurt point, le collaborateur de M. Massenet fait positivement mourir son héroïne, et d’une façon poétique et touchante. De plus, M. Catulle Mendès a introduit dans son poème un élément surnaturel qu’on ne pouvait rencontrer dans la tragédie et qui trouve naturellement sa place dans une légende mythique, surtout destinée à une œuvre lyrique et à une scène comme celle de l’Opéra. Ici, l’auteur a suivi les traces et l’exemple de Quinault, qui, dans tous ses poèmes lyriques : Bellérophon, Proserpine, Persée, Phaéton, etc., a mêlé le merveilleux à l’action scénique. Voici, du reste, comment le sujet d’Ariane a été traité par lui.

Premier acte. — Près de la mer et du palais du roi Minos. Plus près encore du fameux Labyrinthe dont Thésée a reçu d’Ariane le fil conducteur, et dont on voit, à droite, l’entrée fermée par une porte massive. Les futures victimes du Minotaure, éphèbes et jeunes vierges, sont rassemblées et vont devenir la proie du Monstre, si Thésée, plein de courage en l’affrontant, ne parvient pas à le vaincre. Tandis qu’on entend les plaintes désespérées des enfants voués au sacrifice infernal, Ariane, pleine d’angoisse, craignant pour celui qu’elle aime, attend, anxieuse, le résultat de ce duel formidable. Dans une invocation touchante à Cypris, elle implore sa protection en faveur du héros pour lequel elle a tout quitté. Bientôt on entend des cris : c’est le combat furieux qui commence. La frayeur d’Ariane devient poignante. Pirithoüs, l’ami de Thésée, et Phèdre, la sœur d’Ariane, ont gravi chacun une éminence, de laquelle ils suivent des yeux le duel furieux et en racontent successivement les péripéties, tandis qu’Ariane écoute, pantelante, et annoncent enfin la mort du monstre et la victoire de Thésée. Le Labyrinthe s’ouvre alors, et l’on en voit sortir, avec les enfants délivrés qui poussent un cri de joie et de reconnaissance envers leur libérateur, Thésée, le fier vainqueur, qui, pour prix de son exploit, dans une supplication ardente demande à Ariane si elle veut le suivre, et devenir son épouse. Elle répond :

Je n’ai plus de parents, je n’ai plus de pays,

Je n’ai plus qu’un amour ! Tu parles, j’obéis.

Elle obtient seulement de lui que Phèdre les accompagnera tous deux. Et ils s’embarquent.

Deuxième acte. — Sur la galère qui emporte les deux amants, ainsi que Pirithoüs et Phèdre, laquelle s’est follement éprise de Thésée et est jalouse du bonheur de sa sœur. Sous une tente fermée placée à l’extrémité du navire sont les deux amants, qui devisent entre eux tandis qu’en chantant les matelots gaiment font la manœuvre. Le ciel est pur, le soleil radieux, et la galère, sous le mouvement régulier des rameurs, glisse mollement sur l’onde tranquille. Tout à coup des nuages épais paraissent et s’amoncellent, l’air s’obscurcit, le vent souffle, des éclairs sillonnent la nue, la foudre éclate et gronde avec fracas... C’est la tempête, dans toute son horreur et toute sa fureur, la tempête, qui secoue le navire en dépit de tous les efforts, le fait craquer sur les flots en furie et l’entraîne à la dérive. Le danger est grand, et le péril semble insurmontable, lorsque bientôt la bourrasque s’apaise, le vent faiblit et le ciel se rassérène. Tout est sauvé, et des actions de grâce remercient les divinités tutélaires. Mais le pilote a perdu sa route, et lorsqu’il aperçoit la terre, il reconnaît Naxos, l’île ensoleillée et charmante. C’est donc à Naxos que l’on va pouvoir aborder.

Troisième acte. — À Naxos. Thésée à son tour s’est épris de Phèdre. Sans que ni l’un ni l’autre encore se soit avoué son amour, ils sentent qu’ils s’appartiennent de cœur l’un à l’autre. Mais tandis que Phèdre combat encore son sentiment, Thésée se laisse subjuguer par le sien. Peu à peu il a délaissé Ariane, et l’infortunée, toute en larmes, se confie à sa sœur, lui dit ses craintes et la conjure d’interroger Thésée et de lui demander la cause de sa froideur. Phèdre promet, et quoi qu’il lui en coûte, elle obéira au désir qui lui est exprimé. Elle se rencontre avec Thésée, lui dit le chagrin d’Ariane et qu’il doit l’apaiser par ses paroles et ses caresses. Mais lui, tout à coup, dans un élan furieux, lui déclare qu’Ariane n’est plus rien pour lui et que c’est elle qu’il aime :

……………… Ariane est plus belle

Que le lys d’or du jour ? Je n’ai point souci d’elle.

Un fil guida mes pas

Aux embûches de l’ombre ? Il ne m’en souvient pas.

Elle a fui pour me plaire

Sa famille et ses dieux... Elle en eut le salaire.

Toi, fière, aux noirs cheveux,

Tu n’as rien fait pour moi, je t’aime et je te veux.

Phèdre est anéantie. Prise entre son amour et la tendresse qu’elle a pour sa sœur, elle ne veut point céder, traite de lâche celui à qui son cœur en secret s’est donné, puis enfin, n’y pouvant plus tenir et succombant sous les paroles enflammées de Thésée, sous les ardeurs passionnées qu’il dévoile, n’ayant plus la force de combattre, elle tombe éperdue dans ses bras. À ce moment survient Ariane. En les voyant tous deux enlacés, surprise, haletante, elle pousse un cri et tombe inanimée. La scène est pathétique et puissante.

En voyant sa sœur sans mouvement, Phèdre fond en larmes et s’empresse de la secourir. Lorsque celle-ci reprend ses sens et la voit auprès d’elle, elle lui lance ce mot méprisant : « Malheureuse ! va-t-en ! » Et Phèdre, chancelante, s’éloigne en courbant le front. C’est alors que la délaissée fait entendre ce chant d’une mélancolie désespérée, qu’on pourrait appeler « la plainte d’Ariane », et qui est l’une des pages les plus tendres, les plus expressives et les plus émouvantes de la partition :

Ah ! le cruel ! ah ! la cruelle !

Je ne vivais que pour lui,

Je serais morte pour elle....

cela est délicieux, cela est admirable, surtout chanté par Mlle Bréval en un style magistral et avec un sentiment d’une tristesse poignante.

Mais tandis que la malheureuse Ariane se lamente ainsi, on vient lui annoncer que sa sœur est morte. Dans son désespoir, Phèdre a insulté la statue de Cypris, elle l’a frappée d’une pierre avec violence et la statue, s’abattant sur elle, l’a écrasée de son poids. Ariane est anéantie. Malgré sa trahison, elle aimait sa sœur. Elle veut la revoir, elle veut la faire revivre. Elle invoque Cypris, qui s’offre à ses regards, et lui dit son désir. — Ta sœur est déjà aux Enfers, lui dit la déesse. — J’irai l’y chercher, s’il le faut. — Va donc, et vers le sombre abîme je te donnerai pour guides les Charites.

Tout cet acte est, sous tous les rapports, d’une beauté saisissante.

Quatrième acte. — Aux Enfers. Le Tartare, sur les bords du Styx. Perséphone (lisez : Proserpine), assise sur son trône, est entourée de ses compagnes funèbres. Du sein de l’obscurité profonde apparaît au loin comme une lueur blonde. C’est le cortège qui accompagne Ariane. Ce sont les Grâces, suivies des Nymphes, des Jeux et des Désirs, les Grâces, qui, pour forcer l’entrée des Enfers, luttent contre les Furies, dont elles ont raison et qui sont vaincues par elles. C’est ici que se place le ballet, ballet des Grâces, des Nymphes et des Furies.

Ariane a pénétré jusqu’au trône de Perséphone. Elle se présente à elle et lui réclame sa sœur, qu’elle vient chercher. Celle-ci, quoique bienveillante, lui répond qu’elle ne peut la satisfaire. Ariane de lui dire alors :

Reine, si vous saviez ce que j’offre en échange !

La terre connaît la rigueur

De votre aride exil en des gloires moroses,

Et pour toucher votre cœur

Je vous apporte des roses.

Et Perséphone, ravie de voir tant de roses, lui permet d’enlever sa sœur. Phèdre refuse d’abord de suivre Ariane, se disant trop criminelle ; puis elle cède sous sa grâce et son pardon.

Cinquième acte. — À Naxos, au bord de la mer, qui s’étend jusqu’à l’horizon. Depuis la mort de Phèdre et le départ d’Ariane, Thésée est comme fou, et incessamment se promène, hagard, en prononçant leurs deux noms. Rien ne peut l’apaiser et le faire revenir à lui. Mais voici que, sortant des Enfers, Ariane revient à Naxos, ramenant sa sœur, et, généreusement, pousse Phèdre dans les bras de Thésée. C’est alors un combat de générosité. Thésée, touché, jure à Ariane un amour éternel, et Phèdre, repentante, renonce à celui qu’elle ressentait et qu’elle avait inspiré. — Est-ce possible ? dit Ariane. — Oui, répondent-ils tous deux. Alors, Ariane, délicieusement enchantée, de joie débordante, court appeler à la danse les jeunes gens et les jeunes filles, afin que tous, comme elle, se réjouissent et soient heureux. Mais tandis qu’elle fait cet appel, montée sur un rocher, un sursaut a secoué le cœur de Phèdre et de Thésée, qui a ranimé leur passion et ne les rend plus maîtres d’eux-mêmes. Sans souci d’Ariane, ils s’éloignent, montent sur le vaisseau qui est proche, et partent. Ariane, en se retournant sur le rocher qu’elle avait gravi, les voit s’enfuyant tous deux, désespérée.

Elle est de nouveau trahie, et telle est la récompense de son dévouement ! Elle exhale sa douleur, sans haine et sans colère, et laisse couler ses larmes. Tandis qu’elle se lamente, elle entend des voix qui l’appellent. Qu’est-ce-donc ? Ce sont les sirènes, les Belles de la mer, qui l’attirent à elles et qui lui feront oublier, avec la trahison, le bonheur à jamais perdu. Elle les écoute, se rapproche d’elles, et, comme en extase, leur répond :

Je viens ! Recevez-moi sous vos fluides ailes,

Dans l’éternel reflet du bonheur disparu.

Puis elle rejoint les sirènes, descend peu à peu dans la mer, et peu à peu disparaît...

On ne pouvait imaginer une fin plus poétique et plus douce.

*

Ce n’est pas chose absolument aisée que de rendre compte avec quelque détail d’une œuvre aussi importante et aussi touffue que la partition d’Ariane, œuvre maîtresse, on peut le dire, et qui est digne en tout point de la renommée du maître qui l’a signée. Tout empreinte d’un sentiment profond, d’un caractère de passion intense, elle se distingue, au point de vue général, par la grandeur des lignes, par l’élégance robuste de la forme, et surtout par cette qualité propre aux grands artistes et aux vrais créateurs, la noblesse et la pureté du style. Quant à l’inspiration, on peut s’en rapporter à M. Massenet pour ce qui concerne son abondance et sa générosité. Et puis, nous sommes ici en présence d’un compositeur qui n’a pas besoin de recourir à la bizarrerie pour masquer la pauvreté de son imagination, qui ne recherche pas les effets baroques et excentriques parce qu’il a autre chose à offrir et de plus substantiel, qui enfin ne violente pas volontairement les oreilles pour faire crier à l’originalité. Cette musique est une musique honnête, d’une clarté lumineuse (j’insiste sur ce point), qui dit non seulement ce qu’elle veut dire, mais ce qu’elle doit dire, et qui l’exprime dans une langue superbe qu’il n’est pas donné à tout le monde de parler. Que demandent à la musique ceux qui ne sont pas dénués de tout sentiment artistique, ou corrompus par le caractère dissolvant de certaines œuvres écrites dans l’unique but de faire tressaillir les badauds et les ignorants prétentieux ? Ils lui demandent avant tout le charme et l’émotion, le sentiment expressif. Je serais bien étonné si ceux-là ne se montraient pas satisfaits à l’audition d’Ariane.

Le premier acte est de tons particulièrement variés. Après le premier chœur, après la douce prière qu’Ariane adresse à Cypris en faveur de celui qu’elle aime, vient sa rencontre avec sa sœur, à qui elle dévoile son amour pour Thésée ; et c’est alors qu’elle fait entendre cette délicieuse cantilène, d’un accent si tendre et si expressif : La fine grâce de sa force, si bien soutenue par l’orchestre, et dont nous retrouverons le dessin purement symphonique, au troisième acte, en un rappel qui est un trait de génie dramatique. Toute la scène du combat de Thésée avec le monstre, racontée tour à tour par Pirithoüs et par Phèdre et scandée par les gémissements des enfants implorant le héros, est pleine d’énergie, et d’une grande intensité de mouvement. Puis, lorsque paraît Thésée après la lutte dont il vient de sortir vainqueur, nous avons la belle phrase passionnée qu’il adresse à Ariane pour lui demander de le suivre : À vous seule j’ai dû la vie et la victoire, et qui a pour conclusion la réponse d’Ariane.

Toute l’introduction du second acte, sur la galère, est d’une couleur charmante, avec le chœur ondoyant des rameurs et la scène vivace et mouvementée des enfants, si pleine de grâce et de fraîcheur, à laquelle succède le joli dialogue amoureux de Thésée et d’Ariane, qu’interrompent les premiers bruits de la tempête qui éclate. Ici, l’orchestre surtout a la parole, et lorsqu’enfin les éléments sont apaisés, l’acte se termine sur le petit chœur des enfants : Naxos, Naxos, l’île charmante, dont le rythme aimable et piquant contraste heureusement avec le fracas de l’orage maintenant dissipé.

Le troisième acte, fertile en beautés des genres les plus opposés, est le point culminant de l’œuvre. Par ses larges développements, par sa rare puissance, il retient d’abord l’attention, et de toutes façons excite chez l’auditeur l’émotion la plus intense et la plus vive. Il faut signaler en premier lieu, après la grande scène entre Pirithoüs et Thésée, les strophes exquises, si délicatement accompagnées par la harpe, dans lesquelles la vierge Eunoé demande à Ariane la cause de ses larmes : Ariane, Ariane, épouse, pourquoi pleurez-vous ? Cela est d’un sentiment délicieux. Puis vient la touchante supplication d’Ariane à sa sœur : Tu lui parleras, n’est-ce pas ? qui a été l’un des gros succès de cet acte si substantiel et si rempli. C’est ensuite que se présente la grande scène si pathétique entre Phèdre et Thésée, qui commence par le très beau chant, d’un dessin mélodique généreux et plein d’ampleur, par lequel Phèdre conjure Thésée de retourner auprès d’Ariane ; à cette objurgation, Thésée répond en lui révélant l’amour qu’elle-même lui inspire ; elle se défend d’abord, le couvre d’injures, tandis que lui, ardent, passionné, tumultueux, devinant peu à peu le sentiment qu’elle éprouve comme malgré elle, la presse, l’enivre de ses paroles véhémentes, jusqu’au moment où, vaincue, à bout de forces, ne pouvant plus combattre et résister, elle tombe éperdue dans ses bras. Toute cette scène est traitée par le musicien avec une maîtrise, une puissance extraordinaires, avec un sentiment dramatique que l’orchestre souligne de ses rythmes haletants, jusqu’à la conclusion qui amène un court ensemble d’une énergie furieuse.

Nous ne sommes pas au bout. Ariane, nous l’avons vu, surprend son époux et sa sœur, pousse un cri et tombe. Celle-ci veut la secourir, elle la chasse d’un mot méprisant. Et alors, nous avons cette plainte désespérée d’Ariane : Ah ! le cruel ! Ah ! la cruelle ! où le trop-plein de ce cœur endolori s’exhale en un chant d’une incomparable tristesse, d’une désolation infinie et d’un sentiment si prodigieusement expressif qu’il arrache des larmes. Cela, c’est simplement admirable, et il n’y a pas d’autre terme pour caractériser une page aussi émouvante.

Je passe sur la scène du cortège funèbre qui ramène les restes pantelants de Phèdre écrasée par la statue. Mais c’est ici qu’il faut s’arrêter encore. Ariane est anéantie par tant de malheurs. Restée seule, elle s’est laissée tomber sur une pierre, et là, accablée, pleurant encore, elle est plongée dans une rêverie douloureuse et muette. C’est alors, et pendant cette rêverie, qu’on entend à l’orchestre, en sourdines, le rappel de son chant du premier acte, lorsqu’elle dévoilait, à sa sœur son amour pour Thésée : La fine grâce de sa force... L’effet est saisissant. L’acte se termine par l’invocation d’Ariane à Cypris, qui lui promet de la faire accompagner aux Enfers par les Grâces.

À mentionner surtout, au quatrième acte, avec les airs de ballet, qui sont charmants, le joli petit épisode de Perséphone : Des roses, des roses, des roses ! qui est comme un sourire du printemps dans ce milieu funèbre de l’enfer. Et à signaler encore, au cinquième, toute la scène du retour d’Ariane ramenant Phèdre à Thésée, avec son dialogue vivant entre les trois personnages, que soutient un orchestre étoffé, riche et superbe ; puis, pour finir, le tableau si poétique et d’une couleur si exquise où Ariane, décidément abandonnée par ceux à qui elle a tout sacrifié, écoute le chant des sirènes, répond à leur appel, se rapproche d’elles, et entre doucement dans la mer qui bientôt la couvrira pour toujours...

*

Les interprètes d’Ariane sont dignes de l’œuvre qu’ils étaient chargés de présenter au public. Ariane, c’est Mlle Bréval, et elle est la personnification vraiment délicieuse de cette âme délicieuse, tendre et mélancolique. Chanteuse de grand style, comédienne de haute intelligence, elle a donné à ce rôle le caractère plein de délicatesse et de poésie qu’il comportait, en y joignant, avec une grâce touchante et un sentiment profond, l’accent d’une émotion indéfinissable et parfois d’une incontestable puissance. On ne saurait lui reprocher ni une hésitation ni une faiblesse, et l’on ne peut que l’acclamer dans une création qui lui fait le plus grand honneur et où elle est la perfection même. — M. Muratore, que nous avions vu naguère à l’Opéra-Comique, nous a, faut-il le dire ? surpris par l’autorité dont il a fait preuve dans le rôle de Thésée et par la grandeur qu’il a su donner au personnage. Non seulement sa voix sonne comme un clairon, non seulement il s’en sert avec une véritable habileté, mais comme comédien il a montré de l’ardeur, de la flamme et un sentiment dramatique superbe. — Mlle Grandjean n’a pas déployé moins de qualités, et elle nous a donné une Phèdre, remarquable, tantôt touchante et pleine de tendresse avec sa sœur, tantôt pathétique, et puissante dans ses rencontres avec Thésée. — Dans un rôle qui n’est assurément pas le meilleur de la pièce malgré son importance, celui de Pirithoüs, M. Delmas a fait preuve de son talent ordinaire, de ses belles qualités de diction large, d’aisance scénique et de puissance dramatique. — Que dire de Mlle Lucy Arbell dans le rôle de Perséphone ? Une surprise, vraiment. Grande voix et véritable intelligence scénique, jusqu’à ce point de déclamer tout aussi bien qu’à la Comédie-Française ! Son succès fut très vif. — Et l’on ne saurait se dispenser d’accorder l’éloge qu’elles méritent, à Mlle Demougeot, qui représente à souhait l’aimable personnage de Cypris, non moins qu’à Mlle Mendès, qui a dit avec tout plein de grâce les jolies strophes de la jeune Eunoé. Sans oublier Mlles Zambelli et Sandrini, qui, comme à l’ordinaire, se sont distinguées dans le ballet de l’Enfer. L’ensemble, dirigé avec autorité par M. Paul Vidal, est d’ailleurs excellent.

ARTHUR POUGIN.

[1] Je n'ai mentionné ni l'Ariane de Perrin et Cambert, qui fut seulement répétée à Paris, puis représentée à Londres lorsque Cambert se fut réfugié en cette ville, et ensuite (dit-on), à Nantes, après sa mort ; ni une Ariane de Batistin Struck.

    Personnes - 2
  • MASSENET, Jules (1842-1912)
  • POUGIN, Arthur (1834-1921)
  • Œuvre - 1
  • Ariane (Mendès / Massenet)