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Revue et Gazette musicale de Paris, 11 octobre 1863 [séance publique de l’Institut]

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS.

La musique tenant une large place dans cette séance, parlons-en tout d’abord, et disons que l’ouverture composée expressément par M. Guiraud, pensionnaire de troisième année, n’ajoute guère à l’opinion que nous nous sommes formée du talent de ce jeune homme. C’est un de ces morceaux bien faits qui manquent de caractère et de couleur, parce qu’ils ne posent sur aucune idée et ne marchent vers aucun but. Comment voulez-vous qu’un débutant triomphe de difficultés dont les maîtres ne sortiraient qu’à grand’peine ? Donnez un libretto à M. Guiraud et vous verrez alors comment il s’y prendra pour écrire une ouverture, qui cette fois ouvrira quelque chose. Avec le savoir et l’art dont il est abondamment pourvu, il y mettra sans doute ce que son sujet lui fournira, ce que, proportions gardées, Freyschutz a fourni à Weber, Guillaume Tell à Rossini. Le rapport sur les envois de Rome mentionnait avec éloges divers travaux d’autres pensionnaires plus anciens ou plus nouveaux : deux morceaux de symphonie et des fragments d’un opéra italien de M. Samuel David, un opéra-bouffe italien et une ouverture de M. Paladilhe ; une messe solennelle et une ouverture de M. Dubois. Mais ces envois demeurent lettres closes pour tout le monde, excepté pour les membres de l’Académie, nous ne pouvons nous en occuper. La musique de la cantate couronnée, David Rizzio, avait pour auteur M. Jules Massenet, jeune musicien dont la vocation s’est manifestée de très bonne heure et avec une force décisive. Elève de M. Ambroise Thomas et Reber, il avait mérité l’année dernière une mention honorable ; et cette année, à peine majeur, il a remporté le premier prix. Assurément sa partition est une des meilleures que nous ayons entendues en pareille circonstance, et pourtant nous ne voulons pas dire que ce soit un chef-d’œuvre. Depuis vingt-trois ans que nous assistons régulièrement à l’exécution des cantates, il nous est arrivé d’en rencontrer de complètement mauvaises, pas une qui fût complètement bonne. Ce sont toujours des œuvres de jeunesse auxquelles surtout manquent l’invention, l’originalité. Celle de M. Jules Massenet ne fait pas exception à la règle : son introduction instrumentale prouve qu’il sait écrire, et quelques passages de ses scènes vocales qu’il est capable de chanter. Il a profité de l’occasion que son texte lui offrait, de placer là une ballade écossaise ; la ballade est suivie d’une espèce de sérénade non moins agréable ; mais la partie dramatique de l’œuvre nous a semblé beaucoup moins heureuse : le style en est vague, confus, sans effet. Vers la fin, le musicien se relève un peu, et bien lui a pris d’avoir choisi un interprète tel que Roger, dont la belle et puissante diction n’a pas laissé perdre une syllabe du rôle de David Rizzio. Mme Vandenheuvel-Duprez a rendu le même service au rôle de Marie Stuart ; Gourdin a fait ce qu’il a pu de celui de Douglas. Comme à l’ordinaire, l’orchestre aérien de l’Académie était conduit par l’excellent M. Battu. En général, nous attachons peu d’importance au texte des cantates : notre indulgence est acquise (et par de bonnes raisons) à ceux qui se chargent d’une besogne plus difficile qu’elle n’en a l’air, mais dont le public se soucie fort peu. Une circonstance particulière nous oblige à y faire plus d’attention aujourd’hui. L’auteur des paroles de David Rizzio, M. Chouquet, a pour ami intime un M. Gamma, critique pour le moins aussi grand qu’il est lui-même grand poète, mais qui, par excès de zèle, ne laisse pas de lui nuire. L’année dernière, pour préparer les voies au triomphe de son ami, M. Gamma traitait fort rudement la cantate choisie. Ne voilà-t-il pas qu’il s’en repent et s’en excuse, jurant, mais un peu tard, qu’il ne se permettra plus le moindre mot à l’égard des fabricants de cantates ? Eh bien, veut-il que nous lui parlions franchement ? il aurait tort ; la vérité est toujours bonne à dire quand elle est vraie, et au lieu d’abdiquer sitôt, que n’a-t-il charitablement averti M. Chouquet des fautes par lui commises ? D’abord n’eût-il pas dû  lui faire observer que le sujet de Marie Stuart n’est pas neuf ; que M. Jouy l’avait déjà exploité en 1808, et M. Léon Halévy en 1837 ? Puis, il l’aurait engagé à ne pas débuter par deux vers aussi étrangement construits que les suivants :

                                   L’astrologue Damiot m’a prédit que l’orage
                                   Tour à tour frapperait moi, la reine et le roi.

Il lui aurait conseillé de ne pas prodiguer les vulgarités telles que je tremble…je me sens frémir d’un vague effroi…je me sens renaître le calme et sa douceur, et surtout à ne pas affliger l’oreille de consonances assez barbares pour faire supposer qu’il y  a préméditation :

                                   Je mourrais pour ta cause
                                   Marie, ô blanche rose,
                                   Noble fleur des Stuarts !!

L’ami Gamma devait-il souffrir que son poète fit parler ainsi Marie :

                                   Laissons la politique :
                                   Je veux emplir ma nuit de vers et de musique.

Nous n’en finirions pas s’il nous fallait souligner tout ce que le crayon d’un ami sincère aurait dû noter dans la poésie de M. Chouquet, et la fleur du souci, et le bleu chardon, et la guerrière fleur, et la vivante fleur parmi les fleurs, et le fuis vite, que Marie lance à David, et la platitude des vers qui servent à l’entrée de Douglas, etc. Si M. Gamma, le critique, ne se fût pas tant hâté de jeter la férule, combien M. Chouquet, le poëte, y eût-il gagné ! Mais on nous affirme que M. Chouquet et M. Gamma ne sont qu’une seule et même personne, deux esprits en un corps ! Nous nous refusons à le croire. Quand on essaie de tenir une plume, il nous semble qu’on doit avoir au moins l’adresse de ne pas s’en barbouiller tristement. Ceci terminé, souhaitons bonne chance à M. Massenet, qui la mérite plus que tout autre par son dévouement musical. Comme à ses devanciers, nous lui dirons : sur quel frêle esquif s’embarque votre avenir de compositeur ! Mais enfin il est possible que cet esquif revienne, avec le temps, à son point de départ. L’Académie vous couronne, L’Académie vous attend ! […]

Paul SMITH.

    Personnes - 2
  • GUIRAUD, Ernest (1837-1892)
  • MASSENET, Jules (1842-1912)
  • Thèmes - 2
  • Prix de Rome – Concours de composition musicale
  • Prix de Rome – Les envois de Rome
  • Livret - 1
  • David Rizzio (Gustave Chouquet)