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Revue et Gazette musicale de Paris, 13 octobre 1850 [séance publique de l’Institut]

Académie des Beaux-Arts. Séance annuelle.

Distribution des prix. Les billets d’entrée pour cette séance pourraient porter comme les lettres d’invitation à certaines matinées et soirées : On fera un peu de musique. On en a fait cette année comme toujours. D’abord on a exécuté une ouverture de M. Gastinel, premier prix de 1846, déjà revenu de son voyage à Rome et autres lieux. M. Gastinel avait encore soumis d’autres travaux à l’Académie.

Dans le rapport sur les ouvrages des pensionnaires […] nous avons entendu exprimer un jugement sur une symphonie et une messe que nous n’avons pas l’avantage de connaître ; mais ce jugement cadre parfaitement avec celui que nous avons à prononcer nous-même sur l’ouverture du même auteur. Oui, M. Gastinel met beaucoup d’art, de combinaison, de son, d’effort dans l’arrangement de ses idées ; son ouverture le prouve : c’est un morceau fortement et minutieusement élaboré, que l’on écoute avec intérêt, quoique les idées n’en soient pas d’une valeur très haute. L’Académie a raison : chez M. Gastinell la forme l’emporte sur le fond ; mais que demander de plus à un élève ? Car on a beau être lauréat, on n’est pas encore maître. Les idées jeunes, les idées fraîches, les idées originales, comment viennent-elles ? Où se trouvent-elles ? Comment s’en procure-t-on ? L’Académie ne se charge pas de l’enseigner : trop de gens viendraient à ses écoles, et il en vient déjà bien assez. […]

Passons tout de suite à la cantate, dont l’exécution terminait la séance. Le texte poétique en est dû à la plume de M. Bignan, tant de fois couronné par l’Académie française, et à qui cette fois encore, l’Académie des beaux-arts avait accordé la préférence sur dix-sept concurrents. M. Bignan a choisi pour sujet cette légende plus que douteuse, d’après laquelle une fille de Charlemagne aurait, un soir, porté sur ses blanches épaules le secrétaire intime de son auguste père, afin que les pas d’un homme marqués dans la neige ne servissent pas de preuves du rendez-vous. Il est convenu que cette fille, qui n’a sans doute jamais existé, s’appelait Emma ; quant au secrétaire intime, c’était le célèbre historien Eginhard, qui, suivant l’histoire, épousa une noble dame de la cour de l’empereur et roi. La légende, malgré son invraisemblance, a passé d’âge en âge : elle a inspiré des peintres et des poètes ; elle a fourni à MM. Scribe et Auber un charmant opéra-comique, la Neige ; enfin elle a souri à M. Bignan pour ce travail difficile qu’on appelle une cantate, et dans lequel il faut renfermer presque tout un drame en quelques vers et en trois ou quatre morceaux. M. Charlot, premier grand prix de cette année, élève de M. Carafa et de M. Zimmerman, a aussi l’habitude des couronnements. Il a été l’un des élèves les plus distingués du Conservatoire : il y a obtenu le premier prix de piano en 1841, le premier prix d’harmonie et d’accompagnement pratique en 1842 ; il avait déjà mérité dans de précédents concours la mention honorable et le second prix de composition musicale. Le voilà maintenant parvenu au faîte des honneurs classiques et académiques : que ce ne soit pas pour lui le moment d’aspirer à descendre. Au contraire, qu’il s’élève encore et beaucoup. Sa cantate débute heureusement : l’introduction instrumentale a du caractère ; l’air d’Emma est bien fait, et Mlle Lefebvre, de l’Opéra-Comique, l’a chanté à merveille : aussi a-t-il fait plaisir. Mais à mesure que le travail avançait, l’inspiration s’est affaiblie, l’intention a manqué. Le duo d’Emma et d’Eginhard, l’air de Charlemagne, le trio final n’offrent rien de saillant. Il est vrai que M. Charlot mérite indulgence plénière, au moins pour l’un de ces trois morceaux, l’air de Charlemagne. Imaginez un père et un roi dans une situation moins chantante, ou chantable, comme eût dit Rabelais, que Charlemagne, venant d’apercevoir sa fille dans la situation que vous savez, et attendant qu’on lui amène les deux criminels, le portant et le porté ! Nous nommions tout à l’heure Mlle Lefebvre, et nous lui adjoignons MM. Jourdan et Battaille, qui chantaient les rôles d’Eginhard et de Charlemagne. L’Opéra-Comique avait donc prêté à l’Académie trois belles voix et trois excellents artistes. L’orchestre, conduit par M. Battu, a fait vaillamment son devoir. […] La séance annuelle était présidée par M. Picot, chargé de donner l’accolade à tous les jeunes peintres, sculpteurs, architectes, graveurs et musiciens. Outre M. Charlot, premier prix, il a embrassé MM. Alkan (Napoléon) et Hignard, qui en ont, l’un et l’autre, obtenu un second. […]

    Personnes - 2
  • CHARLOT, Joseph-Auguste (1827-1871)
  • GASTINEL, Léon (1823-1906)
  • Thèmes - 2
  • Prix de Rome – Concours de composition musicale
  • Prix de Rome – Les envois de Rome
  • Livret - 1
  • Emma et Eginhard (Anne Bignan)