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Revue et Gazette musicale de Paris, 15 octobre 1843 [séance publique de l’Institut]

Institut royal de France. Distribution des prix.

Je n’emploierai pas ici la formule : C’est toujours avec un nouveau plaisir, car, au contraire, c’est toujours avec un nouveau chagrin que j’assiste à cette séance annuelle, où les couronnes sont distribuées aux jeunes lauréats, peintres, sculpteurs, architectes, graveurs et musiciens. Hélas ! Quel triste privilège que celui d’avoir vécu et de connaître par expérience le néant de ces illusions que l’on distribue avec les couronnes académiques ! Et comment en serait-il autrement ? Comment tous ces jeunes gens se persuaderaient-ils que quarante hommes graves, et célèbres pour la plupart, se donneraient la peine de s’assembler, de délibérer, de proclamer, à la face du public, le résultat de leurs délibérations, s’il n’y avait pas au fond de tout cela quelque chose de sérieux, de solide ; si la récompense éclatante, décernée par ces hommes au présent, n’emportait pas jusqu’à certain point garantie de l’avenir ? Dans sa pensée, il est vrai, l’Institut ne couronne que des espérances ; mais comment empêcher les jeunes gens de prendre ces espérances pour des réalités ? On leur dit : « Allez, partez ; vous avez du talent : Rome vous appelle, et Paris vous attend au retour. » Le moyen d’imaginer que trop souvent il ne s’agisse que d’un voyage d’agrément, au bout duquel ils ne seront pas plus sûrs de pouvoir vivre agréablement, ni même rigoureusement, à Paris qu’à Rome ? Je ne parle pas des peintres, des sculpteurs, des architectes, des graveurs, qui ne se plaignent pas trop et qui ont l’air de vivre un peu ; mais je parle des musiciens, parce que j’en connais qui ne vivent pas du tout. En cinq ans, ils ont dévoré toutes les feuilles d’or de leur couronne ; ils vous demandent à mains jointes une pauvre petite feuille d’argent, et vous ne pouvez la leur donner ! Après cinq ans d’espérances et d’illusion, quelle condition cruelle et misérable ! Voilà pourquoi le serrement de cœur me reprend toujours en mettant le pied dans cette salle, qui d’abord est une détestable salle de musique, par la raison toute simple qu’on l’a bâtie, non pour y donner des concerts, mais pour y chanter les louanges de Dieu ! En construisant le collège des Quatre-Nations, l’architecte du cardinal Mazarin ne songeait assurément ni aux séances de l’Institut, ni à l’exécution des cantates ; d’où il suit que dans ces solennités musicales, l’orchestre est obligé de se réfugier dans une tribune dont la sonorité excessive étourdit les exécutants, sans parvenir jusqu’à l’auditoire. Faut-il imputer à cette malheureuse disposition le peu d’effet produit par l’ouverture de M. Gounod, l’un des derniers lauréats, actuellement encore pensionnaire de Rome ? Je ne le pense pas, et je dirai franchement à M. Gounod que son ouverture, ou plutôt son morceau instrumental n’est pas bon ; qu’on en cherche vainement l’idée, l’intention, le plan. Je ne doute pas que M. Gounod n’ait su ce qu’il voulait faire, mais j’ignore ce qu’il a fait : le silence général a prouvé que les auditeurs étaient restés dans la même ignorance. […] Le sujet de la cantate livrée aux jeunes compositeurs était heureux et musical. L’enchanteur Merlin a plongé dans le sommeil un vaillant chevalier, dont il veut s’approprier la maîtresse. Pour mettre fin à ce sommeil, il faut trouver une certaine mélodie et de certaines paroles d’un effet irrésistible. L’écuyer Gauvain et la belle Yseult essaient diverses cantilènes : le chevalier continue de dormir. L’enchanteur Merlin apparaît et menace Yseult de sa colère, si elle ne cède pas à son amour. Yseult mourrait plutôt que d’être infidèle ! Résignée au trépas, elle entonne un dernier motif, et le chevalier se réveille ! Il est à regretter que le poète se soit égaré dans de trop longs développements, qu’il ait fait trop de vers, et souvent des vers trop mauvais. On peut aussi contester la convenance du genre semi-sérieux pour un concours académique, où tout doit avoir quelque chose de grave et même de sévère. Une fois sortis de l’école, les élèves n’auront que trop d’occasions de s’exercer dans le genre léger. Pour les autres concours, on ne propose que des sujets d’un caractère imposant, élevé ; pourquoi la musique ne serait-elle pas traitée comme la peinture et la sculpture ? L’Académie n’a pas cru devoir décerner de premier prix : c’est une rigueur dont il faut lui tenir compte. Elle a donné le second prix à M. Duvernoy, élève de MM. Halévy et Carafa ; et sa cantate a été exécutée, quoique ce ne fût pas, à ce qu’il paraît, la meilleure du concours ; mais il s’est trouvé que ceux qui avaient fait mieux que lui avaient déjà obtenu le second prix : donc, ils ne pouvaient plus aspirer qu’au premier. La cantate de M. Duvernoy débute bien : il y a dans l’introduction, dans les premiers morceaux, chantés par Gauvain et Yseult, des idées fines et délicates, ingénieusement travaillées. A mesure qu’on avance, l’inspiration s’affaiblit ; on sent que la fatigue atteint le compositeur, et quand il arrive à la mélodie sacramentelle, qui aurait dû effacer tout le reste, le souffle lui manque tout-à-fait. Cela n’a rien d’étonnant : un opéra entier ne saurait se faire en vingt-cinq jours, sous les verroux d’une loge d’académie. Messieurs de l’Institut feront donc sagement de veiller à la dimension du texte qu’ils préparent aux jeunes musiciens. S’il est difficile de rencontrer une cantate dont on puisse dire justement courte et bonne, il est permis de demander sans trop d’exigence, que l’œuvre du poète se distingue au moins par la première de ces deux qualités. Alexis Dupont, Bouché, de l’Opéra, Mlle Lavoye, de l’Opéra-Comique, chantaient la cantate couronnée ; M. Battu conduisait l’orchestre.

A. Z.

    Personnes - 2
  • DUVERNOY, Henri (1820-1906)
  • GOUNOD, Charles (1818-1893)
  • Thèmes - 2
  • Prix de Rome – Concours de composition musicale
  • Prix de Rome – Les envois de Rome
  • Livret - 1
  • Chevalier enchanté, Le (Amédée Pastoret)