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Revue musicale, 29 décembre 1832 [Le Pré aux clercs d’Hérold]

L'Opéra-Comique voit enfin luire de beaux jours pour lui, après avoir langui depuis sa réorganisation. Une heureuse fortune lui a donné un bon ouvrage destiné à lui rendre la prospérité et à faire oublier les succès négatifs qui lui ont été si funestes depuis trois mois. Ou je me trompe fort, ou le Pré aux Clercs lui donnera les moyens de se constituer avec plus de solidité si l'administration sait profiter des avantages qu'elle en peut tirer. Parlons de cet ouvrage, et d'abord du sujet et de la conduite de la pièce.

Pour les Parisiens du temps de Charles IX et de Henri III, le Pré aux Clercs était un lieu de plaisir et quelquefois un champ de mort, car c'était là que se donnaient les rendez-vous d'amour, que les soldats allaient s'enivrer et que les grands seigneurs allaient se couper la gorge pour de futiles querelles. C'est là qu'arrive dans l'opéra le baron de Mergy, envoyé près de Charles IX par Henri de Navarre pour réclamer sa femme Marguerite de Valois et certaine dame de sa suite, noble fille du Béarn, dont je ne sais que le nom d'Isabelle. Marguerite est en quelque sorte prisonnière à la cour de son frère ; c'est un otage qu'on veut avoir de la disposition du roi des Huguenots ; quant à la belle Béarnaise, nul prétexte ne peut exister pour qu'on la garde ; aussi n'en est-ce point un que le roi de France allègue pour la retenir : il ne donne d'autre motif de son refus de la rendre aux demandes du roi de Navarre que sa volonté de la garder à sa cour et de donner sa main à l'un de ses favoris, le comte de Comminge.

Mais le baron de Mergy n'est pas venu à la cour de France dans le but seulement de remplir une honorable mission : les intérêts de son amour l'y appelaient aussi, car il aimait Isabelle avant qu'elle quittât le Béarn pour Paris, et ses vœux étaient favorablement écoutés.

Il est facile de comprendre quelle émotion fait naître dans son cœur le refus de rendre Isabelle à son amour et la volonté de la donner à un autre. Heureusement, Marguerite s'intéresse à cet amour, et, dans l'impossibilité de le servir ouvertement, son esprit féminin, tout rempli de la dissimulation et de la ruse d'une cour italienne, n'imagine rien de mieux que de marier secrètement les deux amans, et de se servir pour l'accomplissement de ce dessein de l'imagination inventive de Cantarelli, ami de Comminge et fourbe adroit. Cantarelli serait le dernier homme auquel il faudrait avoir recours, s'il était libre de suivre ses penchants ; mais malgré toute son habileté, une imprudence l'a compromis et l'a mis à la merci de Marguerite. Une lettre écrite par lui au duc de Guise, et dans laquelle il laisse voir des dispositions à servir les intérêts de la maison de Lorraine, est tombée entre les mains de la reine de Navarre ; cette lettre peut le perdre si sa soumission n'est entière aux ordres qui lui sont donnés. Il promet donc tout ce qu'on veut, au risque des dangers qu'il en peut courir, et malgré l'épouvante que lui cause l'épée du comte de Comminge, le plus redoutable spadassin de ce temps. Nicette, filleule de Marguerite, doit se marier le lendemain dans une église voisine du Pré aux Clercs ; sous prétexte d'assister à la cérémonie, Marguerite s'y rendra avec Isabelle, et le même prêtre bénira l'union de Nicette avec son prétendu et d'Isabelle avec Mergy. Cantarelli fournira à ceux-ci les moyens de sortir de Paris et ils fuiront vers la Navarre.

Cependant Comminge a cru voir quelques signes d'intelligence entre Mergy et Isabelle ; il est jaloux et déjà sa main caresse la garde de son épée. Cantarelli frémit à l'idée des soupçons qui planeront sur lui si les jours de Mergy sont menacés, et son imagination ne trouve rien de mieux pour calmer la jalousie de Comminge que de lui faire une fausse confidence des amours de Marguerite avec l'envoyé de son époux. Il lui en donne pour preuve le rendez-vous qui est fixé dans ce lieu même entre les deux amans, et lui montre la porte secrète qui doit servir à y introduire le baron de Mergy. En effet, bientôt on frappe à cette porte, et c'est Comminge qui l'ouvre ; l'étonnement de Mergy est extrême. L'explication prend le caractère de la violence, et les railleries du comte irritent son rival au point que celui-ci le défie. Le lieu choisi pour le combat est précisément le Pré aux Clercs, près de l'église où doit se faire l'union d'Isabelle et de celui qu'elle aime.

Au troisième acte, la scène est près de cette église ; la reine, Isabelle et Mergy en sortent pleins d'agitation. Le mariage est fait, il ne s'agit pour Isabelle que de fuir loin de Paris ; un autre soin préoccupe son époux, car l'heure de son duel est arrivée. Cantarelli vient le tirer d'embarras en annonçant que tout est prêt et qu'il ne reste plus qu'à revêtir Isabelle de son déguisement. Elle s'éloigne avec la reine pour se disposer à la fuite. Mergy resté seul est bientôt rejoint par Comminge. La fureur de celui-ci est au comble lorsqu'il apprend qu'Isabelle est désormais inséparable de son rival. Tous deux mettent l'épée à la main, mais des archers viennent les séparer. Ils s'éloignent pour terminer le combat ; Marguerite et son amie reviennent, étonnées de ne point trouver Mergy ; elles apprennent bientôt la cause de son absence par les cris de Cantarelli qui vient d'être témoin du duel des deux rivaux. Un bateau paraît sur la rivière emportant le corps d'un homme qui vient de périr dans un combat singulier ; Isabelle est près de s'évanouir, mais bientôt son époux est dans ses bras ; le comte est tombé sous ses coups.

On voit qu'il y a de l'intérêt dans le sujet ; quant aux détails de la conduite de l'ouvrage, ils me paraissent fort satisfaisants. Les caractères sont bien dessinés ; celui de Cantarelli est particulièrement remarquable. M. Planard a d'ailleurs le mérite d'avoir tracé de belles situations musicales et d'avoir bien servi le génie du compositeur. Tous les morceaux de musique sont bien placés et bien coupés ; enfin, à mon sens, le Pré aux Clercs est un des meilleurs drames lyriques qui aient été donnés depuis longtemps à l'Opéra-Comique.

La musique me semble devoir ajouter beaucoup à la réputation de M. Hérold, réputation qui, pour le dire en passant, n'a point été en France égale à son talent. Dans Zampa, M. Hérold s'est incontestablement élevé au-dessus de ce qu'il avait fait jusque-là ; on y trouve une énergie dépensée et une richesse d'exécution dignes des compositeurs les plus renommés de cette époque ; la partition du Pré aux Clercs, qui n'est point inférieure en mérite, est d'un autre genre et montre dans son auteur une flexibilité de talent fort remarquable. Un sentiment exquis de l'expression dramatique règne dans tous les morceaux, et à cette qualité fort importante se joint une élégance parfaite de style dans les détails.

L'ouverture est écrite dans un système de modulation inusité, mais qui n'est pas sans effet. Son introduction est dans un ton mineur, et son mouvement vif se termine au majeur relatif. La conduite de la première partie est aussi en dehors des habitudes, car son premier repos ne se fait ni à la dominante du ton mineur ni à celle du ton majeur. Du reste, l'effet de ce morceau est satisfaisant ; on y trouve de la verve et de l'originalité. Parmi les morceaux du premier acte, j'ai remarqué surtout un duo chanté par Mlle Massy et Fargueil dont la mélodie est gracieuse, naturelle, et dont l'instrumentation fort simple est de très bon goût.

Au second acte, une romance délicieuse, un trio excellent pour deux voix de femmes et ténor, et un finale bien disposé, composent la partie la plus importante de la musique. Je dois signaler aussi pour ses dispositions le grand air qui a été écrit originairement pour Mme Casimir et que Mlle Dorus chante avec un talent remarquable. Dans tous ces morceaux il y a un cachet d'individualité qui range M. Hérold parmi les musiciens originaux. Les formes sont à lui, et toute trace de cette imitation à laquelle il s'était laissé entraîner dans quelques-uns de ces ouvrages y disparaît entièrement.

Le troisième acte peut être considéré comme un chef-d'œuvre d'expression scénique. Le trio chanté par Mme Ponchard, Mlle Dorus et Thénard est une des plus heureuses pensées qu'un compositeur puisse rencontrer dans la vie. Il n'y a rien là qui ressemble à de la manière, rien qui ne fasse sentir l'émotion du musicien au moment de sa création. La première pensée du morceau, le retour parfaitement ménagé de l'idée principale, la disposition des voix, tout se réunit pour faire de ce beau trio une des choses les plus remarquables de la scène française dans ces derniers temps. En somme, la partition du Pré aux Clercs est un excellent ouvrage, et je ne doute pas que l'Allemagne ne lui fasse le même accueil qu'elle a fait à Zampa.

La Revue musicale a fait connaître à ses lecteurs, par son dernier numéro, les circonstances qui avaient retardé la deuxième représentation du Pré aux Clercs après son brillant succès, et le remplacement de Mme Casimir par Mlle Dorus, qui, avec l'autorisation de M. Véron, a bien voulu consentir à jouer le rôle d'Isabelle. Accueillie samedi dernier avec enthousiasme par les nombreux spectateurs qui s'étaient rendus à cette représentation, Mlle Dorus a justifié les espérances du public par la manière dont elle a chanté le rôle qu'elle avait appris en deux jours, et son succès s'est confirmé aux représentations suivantes. Redemandée après la représentation, cette jeune cantatrice est venue recevoir du public les témoignages du plaisir qu'elle lui avait fait.

Mme Pouchard n'a point d'occasion dans le Pré aux Clercs de développer toute son habileté comme cantatrice, ce qui ne l'empêche pas de donner beaucoup de soins à son rôle et d'y faire preuve d'un beau talent. Elle s'y distingue d'ailleurs comme actrice ; son jeu est animé, intelligent et empreint de la dignité convenable. Le public lui rend justice, et des applaudissements unanimes récompensent ses efforts.

Depuis longtemps il n'y avait point eu d'ouvrage monté avec autant de soin à l'Opéra-Comique ni joué avec autant d'ensemble que le Pré aux Clercs. Thénard est fort bien dans le personnage du baron de Mergy ; il chante avec goût et joue avec chaleur. Lemonnier est aussi satisfaisant dans le rôle du comte de Comminge, Féréol est excellent dans son personnage italien, et Mlle Massy est fort agréable dans le personnage de Nicette. Il y a d'ailleurs de l'ensemble dans les chœurs et dans l'orchestre : enfin, les costumes et les décorations ont le degré de vérité convenable.

Le Pré aux Clercs offre la preuve qu'il ne faut que présenter du plaisir au public pour l'attirer. L'Opéra-Comique offre l'image de la prospérité depuis qu'il donne des représentations de cet ouvrage, et le public a repris le chemin de ce théâtre. Nul doute que ce succès ne se soutienne longtemps ; il ne faut pour cela que le ménager et que préparer des représentations de lendemain qui ne soient pas des relâches déguisés.